Opéra

Les aventures rocambolesques d’Edgardo de Ravenswood au Capitole de Toulouse    

Bror Magnus Tødenes (Edgardo) - Photo : Mirco Magliocca

Il faut avoir un tempérament bien trempé pour être directeur de théâtre, lyrique ou pas. Christophe Ghristi, dans ce rôle à l’Opéra national du Capitole, vient d’en mesurer encore une fois la difficulté.

Reprenons.  Cette fin février a vu les reprises au Théâtre du Capitole du chef-d’œuvre de Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor, avec deux distributions dont nous avons déjà largement commenté ici même les qualités, le rôle d’Edgardo étant tenu en alternance par le samoan Pene Pati (20,22 et 24 février), et par le norvégien Bror Magnus Tødenes (21, 25 et 28 février). A ces castings s’ajoutait une troisième distribution dans laquelle Pene Pati laissait sa place, les 27 février et 1er mars, au mexicain Ramón Vargas.

En ce 27 février, une foule impatiente emplissait le Capitole pour entendre cette véritable légende de l’art lyrique dans un rôle qu’il a chanté sur les plus prestigieuses scènes de la planète aux côtés des noms les plus fameux.

 Las, en plein sextuor clôturant le deuxième acte, la voix s’effondre et n’est plus qu’un murmure. A l’évidence, les cordes vocales sont touchées. Après un entracte d’une demi-heure, Christophe Ghristi, micro en main, s’avance devant le rideau et annonce la mauvaise nouvelle : Ramón Vargas ne reviendra pas. Nous lui souhaitons bien sûr un prompt rétablissement !

 Mais ce n’est pas tout, the show must go on et le directeur artistique du Capitole nous annonce dans la foulée qu’il vient de sortir de sous sa couette Bror Magnus Tødenes, l’invitant à bien vouloir rejoindre illico presto le théâtre. Nous sommes vers 21h30. Le rideau se lève donc sur le terrible duo de la Tour entre Edgardo et Enrico.  Sortant du lit, le valeureux norvégien n’a pas eu le temps de mettre la perruque qui l’aurait fait ressembler aux nobles écossais de ce début du 18e siècle. On s’en passe aisément car le chant que nous délivre le ténor est à nouveau d’une beauté renversante. Cela dit, il chante dès le lendemain… Il faut donc trouver un… quatrième ténor. Coup de fil en pleine nuit au Bordelais Julien Dran, déjà applaudi ici en 2023 dans La traviata. Il est libre mais il habite… Tours !

Julien Dran , l’inattendu Edgardo – Photo : Dav Gemini

 Qu’à cela ne tienne. Chanter au Capitole est pour beaucoup d’artistes une sorte d’accomplissement.  Tel un preux chevalier courant au-devant de sa bien-aimée, il va enfourcher dès le lendemain matin aux aurores non pas son destrier mais sa moto, casque intégral sur la tête et six heures après il passe l’entrée des artistes. L’atelier de couture est là pour ajuster le costume car le sujet est grand. Un point sur la production puis une musicale (quand même !). Sauf que Julien Dran n’a plus chanté ce rôle en italien depuis…10 ans ! Certes il se l’est remis en tête en l’écoutant en moto mais bon, il sent que le challenge est pour le moins périlleux. Aussi, pour se tranquilliser, va-t-il entrer en scène avec quelques antisèches au bout de la main. Avec un courage exemplaire qui n’appelle qu’un profond respect artistique, Julien Dran se lance dans cette production qu’il ignore complétement, permettant ainsi au spectacle d’avoir lieu. Bien sûr, tout cela nous est conté par Christophe Ghristi devant le rideau avant le début de la représentation.  Ses partenaires sont fidèles à eux-mêmes, qui s’en plaindrait ! Julien Dran, que nous retrouverons sur cette scène le mois prochain dans le rôle de Cassio de l’Otello verdien, déploie un ténor d’une homogénéité de projection parfaite. Il ne va pas se contenter « d’assurer », il confie à sa luxueuse ligne de chant une dynamique stupéfiante d’ampleur, nous gratifiant de demi-teintes vertigineuses.  Il arrive même, ce qui est un tour de force, à incarner ce malheureux et ultime descendant des Ravenswood avec cette aura ultra-romantique qui le fait ressembler aux plus émouvants personnages d’Éric Rohmer. Aux saluts finals, c’est une standing ovation qui l’attendait. Et comme elle était méritée !

Deux choses pour finir sur cette rocambolesque aventure lyrique.

L’appétence du public toulousain pour l’opéra n’est plus un secret.  Il l’a encore prouvée en ces moments où tout peut basculer du mauvais côté, encourageant de ses applaudissements un chanteur se mettant réellement en danger pour le satisfaire. Enfin, il faut souligner que pour tenir la barre du vaisseau amiral de la culture toulousaine en pareille tempête, il faut un sacré timonier.  A l’évidence, Christophe Ghristi en possède la carrure !

Robert Pénavayre

                                                                            

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