Pour les reprises actuelles de Lucia di Lammermoor de Gaetano Donizetti, Christophe Ghristi propose à son public pas moins de deux distributions dans lesquelles il pourra entendre… trois ténors dans le rôle d’Edgardo ! Mais tout d’abord, un peu d’histoire.
Gaetano Donizetti, un véritable stakhanoviste de l’art lyrique
Plus de 70 opus à son répertoire lyrique n’ont pas suffi à satisfaire la soif de composition du musicien bergamasque (1797- 1848). A ce colossal catalogue d’opéras, il convient d’ajouter 13 symphonies, 18 quatuors, 3 quintettes et une multitude d’autres compositions dont un Requiem écrit à l‘intention de son ami Vincenzo Bellini. Tout cela fait de Gaetano Donizetti l’un des compositeurs les plus prolifiques du 19ème siècle.
Il Pigmalione, composé en 1816 et créé en…1960, est son premier opéra. Son dernier sera Caterina Cornaro créé en 1844. Faites le compte, la moyenne est impressionnante, soit entre 2 et 3 ouvrages lyriques par an pendant 28 ans ! Cela dit, le verdict sans appel de l’Histoire est tombé. Force aujourd’hui est de constater que plus des ¾ de l’œuvre donizettienne ont sombré dans les ténèbres de l’oubli. Parfois à juste titre…
A l’instar de toutes ses consœurs, la scène lyrique toulousaine a toujours mis en avant seulement une poignée de titres signés de ce compositeur. D’après une recherche remontant sur un siècle environ, il apparaît que l’œuvre favorite du Théâtre du Capitole en la matière est…La Favorite. Constat surprenant à la lecture d’une partition réclamant entre autre un ténor d’exception, difficile à trouver. Mais c’est justement pour cela que cet ouvrage a fait longtemps fureur sur notre scène particulièrement amoureuse des champions du contre ut, voire au-delà en l’occurrence. Dans l’ordre décroissant d’apparition dans la programmation capitoline, viennent : Lucia di Lammermoor, la Fille du régiment, l’Elixir d’amour et Don Pasquale. Aucune des prestigieuses reines qui s’illustrent dans Maria Stuarda, Roberto Devereux et Anna Bolena n’ont eu l’honneur d’être invitées aux fêtes lyriques toulousaines. Pour l’instant. Mais revenons à Lucia di Lammermoor.
Mady Mesplé, la référence toulousaine
La présence du 54ème opéra de Gaetano Donizetti est patente au fronton capitolin dès la fin du 19ème siècle. Lucia di Lammermoor fait incontestablement bien partie du répertoire de ce théâtre. Elle y fut illustrée par des cantatrices célèbres dont l’une des plus stupéfiantes fut certainement Mado Robin. Nous sommes en janvier 1953, Lucia est donnée en italien, sous la direction de Georges Prêtre. Mado Robin est accompagnée de Giuseppe Traverso et de Michel Dens. Devant une salle médusée, elle va lancer l’une de ses notes stratosphériques qui avaient mis les Etats Unis à ses pieds, un contre-contre ut. Un journal américain titrait à son sujet : « Mado Robin a franchi le mur du son ». C’est dire ! Mais l’originalité de cette représentation ne s’arrêtait pas à cette performance vocale. Il était d’usage alors au Théâtre du Capitole de faire des spectacles d’une certaine durée et, a priori, Lucia di Lammermoor ne répondait pas tout à fait à cette exigence. Résultat, la soirée était complétée par un ballet intitulé Le pensionnat des lilas, dont l’argument n’avait strictement rien à voir avec l’œuvre de Donizetti. Réglé par le chorégraphe maison, Louis Orlandi, il était dansé par le Corps de ballet du Capitole, sur une musique de Meyerbeer arrangée par Georges Prêtre. Autre temps…

En novembre 1958, c’est une distribution italienne qui vient défendre cet ouvrage. Et pas n’importe laquelle. Sous la direction de Franco Patané, rien moins que Romano Roma, Renata Ongaro et un jeune ténor pour lequel la Péninsule italienne commence à bouillonner : Carlo Bergonzi. Les reprises de 1961 annoncent l’entrée en lice, dans le rôle-titre, d’un soprano toulousain à peine trentenaire : Mady Mesplé. Curiosité du moment, alors que le spectacle est chanté en français, les deux grandes scènes de Lucia le seront…en italien, à la demande de l’interprète. A ses côtés, et dans une mise en scène de Gabriel Couret, notre compatriote compte les deux tenants les plus fameux de cette époque dans leurs rôles respectifs : Alain Vanzo et Robert Massard, sans oublier Henri Médus et son creux abyssal. Le couple vedette est à nouveau réuni en 1963, mais cette fois, Mady Mesplé et Alain Vanzo sont rejoint par le grand baryton australien John Shaw, du Covent Garden de Londres. En 1964, changement partiel de distribution car si nous retrouvons John Shaw dans Enrico, qui s’en plaindrait, c’est le ténor italien Enzo Tei qui se suicide sur la tombe de ses aïeux après avoir appris la mort de sa bien-aimée Lucia, ici la coqueluche de la Scala de Milan : Margherita Guglielmi. Dès l’année d’après, Mady Mesplé revient et devient la titulaire du rôle sur notre scène pour toutes les reprises qui suivront, aux côtés des ténors Alain Vanzo, Luciano Saldari, des barytons Robert Massard et Matteo Manuguerra et de la basse Gérard Serkoyan. En 1978, le temps a passé et ce sont d’autres interprètes qui illustrent cet opéra. Il en est ainsi du soprano Jenny Drivala et du ténor Vinson Cole, Matteo Manuguerra est le seul rescapé des distributions antérieures. Puis Lucia di Lammermoor jouera la Belle au bois dormant jusqu’en 1998, date à laquelle Nicolas Joel, metteur en scène et directeur du Capitole, propose aux Toulousains, dans le cadre pour le moins prestigieux d’un nouveau spectacle coproduit avec le MET de New York, dans les décors d’Ezio Frigerio, les costumes de Franca Squarciapino et les lumières de Vinicio Cheli, une de ses doubles distributions dont il a le secret : Valeria Esposito/Annick Massis (Lucia), Boris Statsenko/Marc Barrard (Enrico), Umberto Chiumo (Raimondo), William Joyner/Marcel Alvarez (Edgardo). Le dernier cité est entré dans la légende dorée de ce théâtre pour un dernier acte anthologique qui mit le public debout à la fin du spectacle ! Reprise en 2004 et en 2017 c’est cette production qui est à l’affiche aujourd’hui.

2026 : deux Lucia pour trois Edgardo
Nous avions découvert le chef espagnol José Miguel Pérez Sierra l’an passé à Toulouse lors des reprises de Norma, il remplaçait alors Hervé Niquet. C’était à vrai dire une grande joie que de le voir au pupitre de cette Lucia. Las, pour des raisons de santé, il a été obligé de se retirer et laisser la place à son confrère italien Fabrizio Maria Carminati, une autorité transalpine en matière de bel canto depuis de longues années. La reprise de la mise en scène de Nicolas Joel sera assurée par Stefen Taylor. Sur le plateau vont s’entrecroiser artistes confirmés et prises de rôle.

C’est une incontestable star qui chantera l’une des Lucia : la soprano australienne Jessica Pratt, ici dans son rôle-signature. Mais il faudra être très attentif à la révélation du Rossini Opera Festival : Giuliana Gianfaldoni qui nous offre ici sa première Lucia. A leurs côtés, et pour la première fois dans la capitale du bel canto et… du rugby, l’ancien pilier gauche samoan Pene Pati, aujourd’hui devenu la coqueluche ténorisante des plus grandes scènes lyriques. Comme quoi, le rugby… Pour information il chantera ce rôle à la Scala dans les mois à venir ! Mais ce n’est pas tout. Il va se disputer Lucia avec le ténor norvégien déjà follement applaudi in situ (Lensky et Tamino) Bror Magnus Tødenes. Mais comme si tout cela ne suffisait pas, Christophe Ghristi a invité pour deux représentations le Mexicain Ramón Vargas !! Le « méchant » de l’histoire, Enrico, le frère de Lucia, verra les débuts dans un grand rôle sur notre scène du Belge Lionel Lhote et de l’Argentin Enrique Alcántara. L’âme damnée de ce dernier aura pour interprètes l’immense basse italienne Michele Pertusi, enfin de retour sur notre scène (!) et, pour sa première apparition in loco l’Italien Alessio Cacciamani. Arturo de prestige avec Valentin Thill, Normano de luxe également puisque Fabien Hyon chantera Don José ici même en fin de saison. Enfin une Alisa à tomber par terre (pardon), Irina Sherazadishvili qui recueillit un véritable triomphe sur cette scène l’an passé dans la Cornélia du Jules César haendélien. Excusez du peu !

Nous pouvons également compter sur le Chœur de l’Opéra national du Capitole, sous la direction de Gabriel Bourgoin, pour envelopper ce roman de Walter Scott dans les brumes écossaises du 16è siècle, telles que les concevait Gaetano Donizetti, du moins.
Une reprise qui s’annonce historique !
Robert Pénavayre
Représentations du 20 février au 1er mars 2026
Renseignements et réservations : www.opera.toulouse.fr
