Festivals

Une formidable nuit au musée

On connaît les grandes qualités musicales de Bertrand Chamayou, son irréprochable technique, toujours placée au service des œuvres qu’il aborde, sa culture d’ouverture, sa curiosité… Il vient de démontrer la grande originalité de son approche des œuvres nouvelles réputées difficiles, son incroyable esprit d’invention au cours de sa performance musicale du 7 septembre dernier.

Bertrand Chamayou au clavier du piano préparé lors du tableau concert de la

31ème édition de Piano aux
Jacobins (Photo Classictoulouse)

Invité par le festival Piano aux Jacobins, il dynamite tout simplement la forme traditionnelle du concert dans le cadre des tableaux concerts au musée Les Abattoirs. Au lieu d’associer une œuvre picturale au programme musical de son récital, il investit carrément toute la grande nef du musée dont on célèbre cette année le dixième anniversaire de l’ouverture. Trois pianos occupent l’espace, les événements de la soirée sont projetés sur des écrans répartis dans les salles latérales et les spectateurs sont invités à déambuler dans la plus grande liberté entre les instruments et les tableaux. Plus que d’un concert traditionnel, il s’agit là d’une visite musicale et picturale minutieusement préparée par l’interprète. Bertrand Chamayou passe ainsi d’un piano à l’autre, piano « classique », piano « préparé » (une invention du compositeur John Cage qui truffe les cordes de l’instrument de clous, vis et autres objets déformant le son), piano droit désossé et assourdi…

Et le programme donc ? Là aussi, plus qu’un programme c’est un parcours initiatique que propose l’interprète. Alternant les exécutions en direct et les séquences enregistrées et filmées, celui-ci visite tout une littérature pianistique d’avant-garde dont il nous ouvre les portes avec simplicité et ardeur. En outre, l’avant-garde n’a pas d’âge, puisque les œuvres interprétées s’étagent entre 1923 (Henry Cowell) et 1997 (György Kurtag).

Bertrand Chamayou sur le piano droit destiné à la pièce de György Kurtag

(Photo Classictoulouse)

La succession des pièces oppose les aspérités coruscantes de Karlheinz Stockhausen (Klavierstück V) à la douceur émouvante de György Kurtag (tendre Hommage à Berényi Ferenc joué sur le petit piano droit), en passant par les violents clusters de John Cage (In the name of the holocaust) ou encore le chant cristallin d’oiseau d’Olivier Messiaen (Le rouge-gorge). L’émotion affleure à tout moment, comme dans l’évocation vénitienne de Luigi Nono « … sofferte onde serene… ». Elle est à son comble avec les deux pièces finales. Le chant original de John Dowland obsède comme un souvenir dans Darkness visible de Thomas Adès alors que dans Le tombeau de Messiaen de Jonathan Harvey, Bertrand Chamayou dialogue avec lui-même, puisque son piano en direct est mixé avec un enregistrement de piano préalablement retravaillé en studio.

Les quelques quatre-cents « visiteurs », surpris et fascinés s’étonnent de recevoir cette musique réputée « difficile » avec une telle facilité. Les visages se sourient, les regards complices s’échangent. Et c’est un véritable triomphe que reçoit finalement l’ordonnateur de cette cérémonie et son équipe technique. La complicité des organisateurs, Catherine d’Argoubet et Paul-Arnaud Péjouan, directeurs artistiques de Piano aux Jacobins, ainsi qu’Alain Mousseigne, directeur du musée Les Abattoirs, doit être remerciée.

Bertrand Chamayou donne là une formidable leçon de diffusion de la musique, de toutes les musiques, qu’il faut absolument encourager.

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