Festivals

Les deux grands

La troisième semaine du festival confirme l’accomplissement de deux musiciens d’exception dont l’art a atteint une sorte d’équilibre entre la technique et l’expression.
Eblouissant Kovacevich
La maturité épanouie de Stephen Kovacevich fait plaisir à voir et à entendre. Cet artiste sait comme

personne aller à l’essentiel, servir la musique et non s’en servir. Déployant la plus impressionnante des palettes expressives, il fouille les oeuvres dans le détail sans perdre de vue la grande ligne. Quatre des ultimes bagatelles de l’op. 126, de Beethoven, ouvrent la soirée dans un mélange de révolte et de sérénité. La sonate n° 5 (du même Beethoven) qui suit témoigne d’une étonnante maturité de la part du jeune compositeur. Stephen Kovacevich en souligne les contrastes dynamiques et expressifs, alternant spontanéité brûlante et recueillement. Une mosaïque de sensations.
La sonate op. 1, signée Alban Berg, sonne, sous ses doigts un peu comme une suite du dernier Beethoven. Par delà le temps écoulé (la partition charnière de l’élève préféré de Schönberg date de 1907-1908), cette profession de foi dans la nouvelle musique explore les mêmes territoires d’avant-garde. L’interprète y déploie un lyrisme désespéré, une puissance expressive, une impressionnante force motrice.
L’avant dernière sonate (D 659 posthume) de Schubert occupe toute la seconde partie du récital. Une partition hantée de mystère et de mort. Avec un naturel touchant, Stephen Kovacevich ne rajoute rien de superflu à la géniale musique de Schubert qui coule comme le ruisseau de « La Belle Meunière ». La conduite de l’andantino, de la méditation au délire, tient du miracle. Le finale, tel un lied résigné, porte tout le poids d’une tragédie assumée et dépassée, comme un sourire à travers les larmes.
Schubert tel qu’on l’aime et qui revient pour un second bis (un Ländler), après une Mazurka de Chopin offerte avec générosité.
 

Aldo Ciccolini, au meilleur de sa

forme.

 
Ciccolini for ever
Ultime cadeau de la semaine, le récital donné par le jeune octogénaire Aldo Ciccolini a stupéfait un public enthousiaste qui ne lui pas ménagé une ovation debout digne des plus grandes fêtes musicales. Contrastant avec son visage immuablement sérieux, le jeu du grand pianiste franco-italien n’a jamais résonné avec plus d’intensité et de beauté. Un jeu spontané, riche et libre, comme improvisé.
Les ans n’ont décidemment aucune prise sur la technique digitale d’un tel artiste. Une technique qui atteint aujourd’hui un niveau étincelant. La vision que traduit ses interprétations actuelles semble également avoir pris de la hauteur. La poésie confondante des deux Nocturnes op. 62 qui ouvrent son récital consacré à Chopin, la

grâce fébrile de la Tarentelle op. 43, l’élégance hautaine des trois Mazurkas op. 59, le monde expressif ouvert par la Polonaise Fantaisie op. 61 réchauffent le coeur.
Avec la troisième sonate op. 53, pleine d’exubérance et de scintillements, Aldo Ciccolini va au bout de l’intensité expressive qu’elle suggère, sans affèterie ni sentimentalité complaisante. Du très grand art !
Deux bis, Chopin encore et surtout cet ébouriffant « Capriccio espagnol » de Moszkowski, sorte d’exercice jusqu’au-boutiste hérissé de difficultés techniques achèvent de conquérir un auditoire ébloui.
 

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