Festivals

Les confidences du poète

Une fois encore, tel une légende vivante du piano, Menahem Pressler a illuminé le cloître des Jacobins par sa présence discrète et bon enfant, et pourtant si prégnante. Le 13 septembre dernier, ce perpétuel jeune octogénaire avait choisi de consacrer son récital à Franz Schubert, le compositeur d’une éternelle jeunesse.
Souriant et visiblement heureux de se retrouver dans ce lieu mythique, Menahem Pressler, comme jadis Sviatoslav Richter, joue avec partitions, simplement éclairées de cette petite lampe de chevet comme empruntée au salon des schubertiades. La soirée se déroule d’ailleurs comme si le musicien nous recevait amicalement chez lui.

Le pianiste américain Menahem Pressler, lors de son récital du 13 septembre 2012

– Photo Jean-Claude Meauxsoone –

Ce grand artiste aborde Schubert avec une sonorité d’une intense douceur. Usant de peu de pédale, son jeu reste en permanence d’une lisibilité exemplaire. La palette des nuances qu’il met au service des textes explorés se révèle au fil des œuvres d’une richesse inouïe. Il ne se contente pas d’une opposition spectaculaire, trop souvent pratiquée par certains, entre fortissimo et pianissimo. C’est à toutes les nuances intermédiaires qu’il fait appel, depuis le murmure à peine audible jusqu’aux grands accords appuyés. Le message qu’il délivre touche profondément la sensibilité de chacun.

Ainsi les premiers accords de la sonate n° 18, dite « Fantaisie » D 894, qui ouvre la soirée, résonne avec une infinie tendresse, empreinte d’une certaine inquiétude. Tout au long de ce Molto moderato e cantabile, dans lequel le chant est en effet toujours présent, le pianiste joue sur les couleurs subtiles, sur les variations d’éclairage, comme le ferait un peintre sur sa toile. Après un Andante plein de nostalgie, la vivacité légère du Menuetto s’interrompt sur un trio onirique, murmuré comme dans un rêve. Enfin l’Allegretto final déroule son récit festif jusqu’à une coda decrescendo belle à pleurer.

En guise d’introduction à l’ultime chef-d’œuvre pianistique de Schubert, la sonate en si bémol majeur D 960, Menahem Pressler réserve à son public cette confidence intime qui lui est dédiée par le grand compositeur hongrois György Kurtag et intitulée « Impromptu à la hongroise ». Une profonde méditation bien dans l’esprit de la monumentale et tragique partition schubertienne qui suit. Dans les quatre parties de la sonate, l’interprète s’efface devant l’insondable profondeur du testament délivré par le compositeur. La simplicité presque « enfantine », au meilleur sens du terme, de son jeu confère à l’œuvre son authenticité, sa vérité. La tragédie se joue sous nos yeux, sous nos oreilles, sans fard, sans masque, sans faux-semblant. La succession des quatre mouvements s’effectue dans une continuité organique et une émouvante logique affective. A la menace qui plane sur tout le Molto moderato succède la déploration de l’Andante dans laquelle l’interprète laisse sourdre un désespoir toujours pudique. La beauté de ces accords retenus, comme autant d’aveux esquissés à regret ! La lumière légère diffusée par l’Allegro vivace débouche enfin sur un final tout empreint d’une fausse joie, comme pleine d’appréhension, coupée de révoltes et de silences insondables. Le poète parle…

Les deux bis qui répondent généreusement à l’accueil chaleureux du public plongent dans le domaine de la nuit. Le Nocturne n° 20 de Chopin et le Wiegenlied (Berceuse) de Brahms concluent la soirée dans une sérénité retrouvée.

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