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La voix du maître

La 37ème édition du Festival International Piano aux Jacobins, qui ouvre traditionnellement la saison musicale de la Ville rose, reçoit cette année une impressionnante et sympathique cohorte de jeunes talents. Cette « nouvelle vague » côtoie les grandes figures du piano dont la fidélité au festival constitue une composante essentielle de cette manifestation. Cette année, c’était à l’Américain Richard Goode d’assurer l’ouverture de l’édition 2016. Ce très grand artiste, discret et authentique, n’est pas si souvent affiché en France et en Europe. Sa prestation toulousaine du 6 septembre le place très haut dans le cénacle des grands maîtres d’aujourd’hui.
Né à New York, Richard Goode fut l’élève du prestigieux Rudolf Serkin et remporta un nombre impressionnant de prix dans les concours les plus divers. Son activité se partage entre le récital, le concert avec orchestre et la musique de chambre. Il s’est fait une spécialité de l’interprétation des œuvres de Beethoven. Le programme de son récital toulousain caractérise la diversité de ses intérêts musicaux. L’intégrité artistique, la maîtrise musicale mais aussi la force de conviction du pianiste se manifestent de la première à la dernière note de cette soirée.

La richesse du toucher, la profondeur de l’analyse, une agogique parfaitement maîtrisée permettent à cet authentique musicien d’aborder tous les styles avec la même authenticité. Et Dieu sait que les styles illustrés dans le programme de son récital offrent une ouverture devenue rare sur les estrades. De Mozart à Janáček, en passant par Brahms, Debussy et Beethoven, l’éventail des moyens d’expression réclame de la part de l’interprète une vision large et acérée à la fois. Une vision que possède à l’évidence Richard Goode qui, comme l’un de ses célèbres prédécesseurs (Glenn Gould pour ne pas le nommer !), se prend à chantonner pour accompagner son jeu.

Le pianiste américain Richard Goode lors du concert d’ouverture du Festival

Piano aux Jacobins 2016 – Photo DR –

C’est sur la Sonate en la mineur K 310, de Mozart, la seule composée sur un mode mineur, que le pianiste ouvre ce concert. Avec la même intensité que celle qui habite les fameuses Fantaisies en do mineur et en ré mineur, cette partition déploie une force dramatique irrésistible. La tempête se lève dès l’Allegro maestoso. L’ombre de l’Andante cantabile alterne avec une véhémence tragique, alors que le Presto final conclut sur une fébrilité presque beethovénienne. Richard Goode s’investit avec fougue dans cette partition hors norme.

Un détour par l’Europe Centrale entraîne le pianiste vers Leoš Janáček. Le cycle Sur un sentier herbeux concentre toute la poésie et la sensibilité à fleur de peau du compositeur tchèque. L’interprète confère sa spécificité à chacun des quatre épisodes choisis, extraits de ce cycle qui en comporte treize : la chaude convivialité de Nos soirées ou de Venez avec nous !, la légèreté émouvante de Une feuille emportée, enfin la grâce mêlée d’inquiétude de Bonne nuit !

Avec les Six pièces opus 118, de Brahms, Richard Goode aborde les derniers feux d’un romantisme d’une extrême densité. Le vent se lève sur le tumultueux Intermezzo (Allegro non assai) auquel l’interprète confère un élan lyrique irrésistible. Les alternances entre méditation et héroïsme évoquent ici comme un bilan de fin de vie. Brahms se réfugie dans ses doutes et ses angoisses. Le souffle lyrique que l’interprète y déploie confère tout son poids à ce testament musical. En particulier, l’Intermezzo final, en mi bémol mineur, semble concentrer toute la douleur du monde.

La seconde partie de soirée place en regard deux compositeurs que tout semble opposer, Debussy et Beethoven. Du premier, le pianiste présente six des douze Préludes du livre II. Son jeu tourne le dos aux visions éthérées et pointillistes de certains interprètes. Il confère de la chair, du son, une intensité colorée à chacun des épisodes de ce cycle. Les rythmes et les sombres couleurs de La Puerta del Vino s’opposent à la légèreté animée de « Les fées sont d’exquises danseuses ». Jusqu’à l’épisode final, Ondine, parcouru de fluides évocations, le toucher du pianiste privilégie les jeux de timbres.

L’apothéose finale revient donc à Beethoven et à son opus 110, sa Sonate n° 31 en la bémol majeur, que certains considèrent comme son chef-d’œuvre absolu. On ne peut que s’incliner devant la maîtrise du musicien qui parvient à concilier le soin du détail et la vision globale d’une architecture aussi complexe qu’unitaire. Richard Goode construit son interprétation comme on délivre un message universel. Il ménage avec subtilité l’alternance des tensions et des détentes. Son toucher permet à chaque voix de s’exprimer clairement. Lorsqu’émergent du silence les premières notes de la fugue finale, la gorge se serre, l’émotion est à son comble. Le lent crescendo qui s’instaure évoque alors cette irrésistible ascension vers la lumière, vers un idéal de bonheur et de paix auquel Beethoven a toujours aspiré. L’interprète semble alors s’effacer devant le compositeur.

De retour sur scène sous les acclamations, Richard Goode gratifie le public de deux bis empruntés au maître universel, Johann Sebastian Bach : un Prélude en mi bémol et la Sarabande d’une Partita amènent enfin l’apaisement et la sérénité.

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