Disques

Touchant dialogue entre Schubert et Liszt

La grande pianiste lituanienne Mūza Rubackytė occupe une place privilégiée dans l’interprétation de la littérature pour clavier de Franz Liszt. Elle aborde ici le monde secret de Franz Schubert, essentiellement vu à travers le prisme de Liszt. Le virtuose hongrois s’est beaucoup intéressé à l’art du composteur du Voyage d’hiver et en a transcrit bon nombre de lieder dont Mūza Rubackytė fait ici son miel.
Comme le propose avec finesse Jean-Yves Bras dans le texte de présentation de cet album, Schubert et Liszt représentent deux faces opposées du monde musical, comme la lune pour l’un et le soleil pour l’autre. Schubert, l’introverti, et Liszt, le rayonnant, ont bien peu en commun Et pourtant, le virtuose flamboyant trouva dans l’œuvre de son sensible prédécesseur une matière musicale qu’il sut habilement transposer. C’est à ce dialogue étonnant que s’attache la pianiste dans ce programme original intitulé « De la valse à l’abîme ». Très intelligemment, l’œuvre spécifique qui ouvre cet itinéraire, si elle est signée du seul Liszt (la Valse-caprice Soirée de Vienne) est inspirée de Schubert.

La sonate du seul Schubert (n° 14 en la mineur) s’intègre parfaitement dans les transcriptions qui mêlent les deux compositeurs. Si la pianiste confère à chacun son caractère propre, des liens se tissent là entre ces deux pôles. Le vertige qui parcourt la Valse laisse en effet planer une certaine nostalgie que ne renierait pas Schubert lui-même.

Quant à la Sonate n° 14, l’inquiétude qui l’ouvre n’est pas éloignée d’une atmosphère à la « Voyage d’hiver ». L’interprète en souligne les silences éloquents et les demi-teintes expressives.

Sur les cinquante-huit lieder de Schubert que Liszt transcrivit, Mūza Rubackytė en a choisi onze parmi les plus intenses, les plus denses. On retrouve notamment avec bonheur les extatiques Du bist die Ruh et le fervent Ave Maria ainsi que le tragique Die junge Nonne dans le premier groupe. Le deuxième ensemble réunit le juvénile Gretchen am Spinnrade et l’angoissant Erlkönig. Il s’achève sur trois chefs-d’œuvre tragiques : Der Dopplegänger et Die Stadt (extraits du recueil Schwanengesang, Le Chant du cygne), et le glaçant Leiermann qui conclut le cycle du Winterreise (Voyage d’hiver). Sous les doigts expérimentés de la pianiste, ces transcriptions ne réduisent en rien les propos chantés et l’accompagnement de chaque lied. La ligne mélodique destinée par Schubert à la voix se fond avec art dans la partition initiale du clavier. On peut admirer là le respect absolu que Liszt et son interprète manifestent pour l’original.

Voici un beau panorama à explorer et revisiter.

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