Disques

« Tellement de grandes sopranos ont chanté ce répertoire » (Anna Netrebko)

Extraite des bonus (DVD) de ce coffret, la réflexion ci-dessus de la cantatrice russe peut étonner. C’est un peu comme si elle se dédouanait d’avance de sa prestation. En creux l’on pourrait comprendre A quoi cela sert-il ? Je vous rassure tout de suite, Anna ajoute rapidement qu’elle y met tout son cœur et que son interprétation est toute personnelle.

Si l’on passe rapidement sur des photos complètement loufoques, dignes du pire de Florence Foster Jenkins (ce qui n’est pas rien…), s’il est aussi incompréhensible que plus de vingt minutes du CD soient dédiées au dernier acte de la Manon Lescaut de Puccini, non pas à cause de l’œuvre mais de l’inqualifiable Des Grieux de Yusif Eyvazov (époux d’Anna dans le civil), il faut se concentrer pour essayer de comprendre ce que peut nous apporter cette entreprise phonographique. Adriana Lecouvreur, Andrea Chénier, Madama Butterfly, Turandot (les deux rôles), Pagliacci, La Wally, Mefistofele, La Gioconda, Tosca, Manon Lescaut sont un véritable panorama, quasi exhaustif, des œuvres qui illustrent la courant lyrique appelé vérisme.

Faute de nous les faire découvrir, restait à nous les faire réentendre, au sens nouvelle approche. Celle qui ne voyage aujourd’hui qu’entre Paris, New York, Milan, Vienne, Moscou et Salzbourg, sans oublier Berlin et Dresde où elle vient de faire une expérience malheureuse dans Lohengrin, expérience qui l’a amenée logiquement à annuler ses débuts à Bayreuth, Anna Netrebko donc s’est surtout faite connaitre depuis une vingtaine d’années (elle a 46 ans aujourd’hui), dans le répertoire mozartien et le bel canto de Bellini et Donizetti. Où elle excellait.

Et comment ne pas souligner qu’elle fut pendant dix ans la plus belle Violetta de la planète. De Verdi également elle chantait Nanetta et Gilda. De Puccini elle n’avait à son actif que la prudente Mimi. Mais ça, c’était avant. Fin 2013 Berlin lui offre sa première Leonora du Trovatore. Quelques mois s’écouleront puis c’est à Rome de l’afficher dans Manon Lescaut. Un an après, Munich a le privilège de sa première Lady Macbeth verdienne. Seules rescapées des débuts, Tatiana et Violetta demeurent à son calendrier. Jusques à quand ? La voix de la soprano a changé… naturellement. Le médium et le grave sont plus affirmés, l’aigu spinto est devenu un vrai laser, la puissance de projection, du moins en studio, est spectaculaire. Se jetant à corps perdu dans des ouvrages que la prudence lui fait pour l’instant éviter à la scène, je pense ici plus particulièrement à Cio Cio San et Turandot, Anna Netrebko flirte en permanence avec la ligne rouge. La soudure des registres est flottante, les passages deviennent périlleux, certains aigus perdent de la rondeur, le phrasé est moins ample. C’est le prix à payer. Demeure un timbre solaire pas si « russophone » que le prétend Antonio Pappano, à la tête ici des phalanges du Covent Garden de Londres déroulant un véritable tapis rouge d’un profond velours pour accompagner ce récital enregistré en 2015 et 2016, demeure également une musicalité que la chanteuse met au service de certaines phrases aux demi-teintes vertigineuses. Demeure surtout un point d’interrogation concernant la résistance de cet organe à un pareil changement de répertoire. Le temps où les chanteurs faisaient leur carrière avec une poignée de rôles est révolu. Certes, ils chantaient jusqu’à 70 ans. Et même bien. Mais c’était avant.

A noter que ce coffret contient également un DVD nous proposant des extraits d’un récital que la soprano a donné au Suntory Hall de Tokyo en mars 2016 (Adriana Lecouvreur, Madama Butterfly, Andrea Chénier). Elle est accompagnée par le Tokyo Philharmonic Orchestra sous la direction de Jader Bignamini.

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