Disques

Les Passions pour Jean Gilles

Le plus célèbre Requiem de l’époque baroque est signé Jean Gilles, compositeur toulousain d’adoption, né à Tarascon en 1668. Les circonstances de sa genèse furent très particulières. Sa première exécution eut lieu pour les propres funérailles du compositeur, en février 1705. En effet, les commanditaires de l’œuvre, les fils de deux conseillers au parlement toulousain (décédés à peu de temps d’intervalle) s’étant dédits, Jean Gilles décida : « Elle ne sera exécutée pour personne et j’en veux avoir l’étrenne. »

Après avoir accompagné le compositeur vers sa dernière demeure, cette Messe connut alors un succès exceptionnel. Elle fut exécutée ultérieurement lors des obsèques des plus grands, dont Jean-Philippe Rameau, en 1764, le roi Stanislas 1er de Pologne (le père de Marie-Antoinette) en 1766, Louis XV soi-même (excusez du peu !) en 1774…

Toulouse se réapproprie enfin cette grande œuvre conçue et créée en la cathédrale Saint-Etienne de la Ville rose où cet enregistrement a d’ailleurs été réalisé. Après avoir joué cette Messe des Morts en concert, précisément à la cathédrale Saint-Etienne (lors des 1ères Rencontres des Musiques Anciennes en Midi-Pyrénées d’Odyssud Blagnac), l’Orchestre Les Passions vient en effet d’en réaliser un enregistrement inédit dans la version restituée par Jean-Marc Andrieu, le directeur musical de cette attachante formation toulousaine.

La partition autographe ayant disparu, Jean-Marc Andrieu s’est basé sur trois manuscrits différents de l’œuvre afin d’en reconstituer une version aussi proche que possible de l’original tel qu’on peut l’imaginer. Le résultat est passionnant. Les effectifs instrumentaux et vocaux, le diapason, les tempi et même la prononciation française du latin ont fait l’objet de soins tout particulier. L’interprétation se charge alors d’une ferveur tranquille qui nourrit et humanise le propos, grâce notamment à la respiration des larges phrases mélodiques. La célébration de cette messe emprunte souvent le rythme de la danse : une danse élégiaque tournée vers la lumière que les sonorités des instruments anciens portent avec finesse. Cette exécution bénéficie en outre du splendide Chœur de chambre « Les Eléments » (direction Joël Suhubiette) et d’un beau quatuor de solistes vocaux. Le timbre fruité et chaleureux de la soprano Anne Magoüet, la richesse de celui du ténor Bruno Boterf, la beauté sonore et expressive de Vincent Lièvre-Picard, véritable « haute-contre à la française » et l’éloquence chaleureuse de la basse Alain Buet ponctuent de leurs interventions le déroulement de cette approche presque familière de la mort.

Le même soin, la même ferveur animent l’exécution du motet de Jean Gilles « Cantate Jordanis Incolae » (Chantez habitants du Jourdain) qui complète avec bonheur cet album. Une exécution à laquelle les interprètes insufflent une franche gaité, une grâce chaleureuse.

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