Danse

Un chef d’œuvre total

Avec ces reprises du Roméo et Juliette de Prokofiev dans la version chorégraphiée par Noureev, l’Opéra de Paris présente l’une des pépites les plus précieuses de son répertoire.
Il est quasi impossible de dénombrer et de nommer toutes les œuvres d’art, qu’il s’agisse de musique, de danse, d’opéra, de littérature, de cinéma ou de peinture, qui ont pour thème celui des amants malheureux les plus célèbres de notre civilisation. Deux artistes hors normes, Serge Prokofiev et Rudolf Noureev, ont su cependant porter jusqu’à l’incandescence l’histoire des amants de Vérone. C’est de retour dans son pays natal que le musicien russe compose, en 1934, cette vaste partition de 2 h 30, suite à une commande du Ballet du Kirov de Léningrad. Mais, finalement, ni Léningrad, ni Moscou ne donneront le jour à cette œuvre qui sera créée en 1938 à Brno, en Tchécoslovaquie. Après de nombreux et prestigieux chorégraphes, le Tatar Rudolf Noureev s’empare du mythe en 1977 à la demande du London Festival Ballet pour ensuite remanier son travail et offrir une nouvelle version en 1984 au Ballet de l’Opéra de Paris, compagnie dont il est Directeur depuis un an. Le télescopage de ces deux créateurs de génie porte en lui le fruit d’une œuvre somptueusement aboutie. D’un côté une partition intensément dramatique, subtilement cinématographique, de l’autre une danse néoclassique, d’une grande difficulté technique, viscéralement charnelle, effrontément paillarde, traversée d’une sublime poésie, mais ponctuée de sexe, de violence et de sang. Assumant un Quattrocento littéralement flamboyant, les décors et costumes d’Ezio Frigerio et Mauro Pagano ainsi que les lumières de Vinicio Cheli achèvent de nous livrer un spectacle totalement fascinant.

Mathieu Ganio (Roméo) et Laëtitia Pujol (Juliette) – Crédit photo : Julien Benhamou

Une distribution pour rêver
Pas moins de cinq Etoiles en ce 28 avril vont briller sur la scène de Bastille. Et il n’est rien de dire combien Dame Capulet interprétée par Delphine Moussin prend tout-à-coup une dimension théâtrale hors du commun. Laëtitia Pujol est la Juliette dont on rêve, avec cette fragilité physique apparente et la force d’un caractère mis à rude épreuve. Dominant les incroyables difficultés de ce ballet, Laëtitia Pujol incarne Juliette avec une musicalité et une émotion de tous les instants. A ses côtés Mathieu Ganio a tout du Roméo idéal : plastique, élégance, courage, audace, retenue, puissance, virtuosité et, couronnant son art, la grâce d’un artiste inspiré. Deux autres Etoiles se partagent les rôles de Tybalt et Mercutio. Stéphane Bullion est l’impétueux cousin de Juliette. Véritable boule de haine, il traverse ce ballet, tout de rouge vêtu, avec une violence et un masque effrayants. Mathias Heymann est la victime sacrificielle de ce combat fatal, son Mercutio formidablement provocateur trouve son acmé dans un second acte foudroyant d’ampleur tragique. Il serait injuste de ne pas souligner les performances tout à fait remarquables de Christophe Duquenne (Benvolio), Premier danseur aux éclatantes qualités physiques, techniques et musicales, ainsi que de Myriam Ould-Braham (Rosaline), Première danseuse particulièrement attachante de fraîcheur, de spontanéité et de grâce.

Le Corps de Ballet, comme toujours, est superlatif dans ces grands rendez-vous. Et l’on ne sait qu’admirer le plus entre cohésion, discipline, rythme, virtuosité, présence. Les combats sont du pur cinéma, leur précision est sans faille aucune.

Mais Roméo et Juliette, du moins celui de Prokofiev, c’est aussi une partition. Et quelle partition ! D’une extraordinaire vitalité, elle réunit en même temps une richesse de matériau thématique sans précédent chez ce musicien, ainsi qu’une écriture tonale traversée d’audaces harmoniques jubilatoires. L’Orchestre de l’Opéra de Paris dirigé par l’Estonien Vello Pahn accompagne avec passion cette soirée véritablement magique nous plongeant sans retenue dans l’univers à la fois trivial et raffiné de la Renaissance.

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