Danse

L’American Ballet Theatre, un melting pot de cultures, de styles et d’interprètes

Trois institutions célèbres animent la danse aux USA : le San Francisco Opera Ballet depuis 1933, le New York City Ballet depuis 1948, mais dont l’origine remonte à 1934, alors School of American Ballet, enfin, depuis 1939, le Ballet Theatre, qui prendra le nom d’American Ballet Theatre (ABT) en 1957.

C’est ce dernier qui vient de faire son retour en France, dont il était absent depuis 1999. Le Châtelet vient donc de l’accueillir, une semaine entière, pour six représentations composées de programmes très variés conjuguant l’héritage classique (Petipa, Balanchine) avec des chorégraphies plus typiquement américaines (Jerome Robbins, Twyla Tharp, Mark Morris), sans oublier l’anglais Anthony Tudor et l’allemand Kurt Jooss, chorégraphes de l’entre deux guerres. Et tout cela avec la complicité musicale de l’Orchestre Pasdeloup sous la direction d’Ormsby Wilkins et Charles Barker.

Petipa, Tudor, Robbins

La soirée inaugurale de cette tournée s’ouvrait sur un standard du ballet classique : La Bayadère et, plus particulièrement, son fameux Royaume des Ombres, en fait le second acte de ce ballet. C’est d’après Petipa que la grande ballerine russe Natalia Makarova chorégraphia en 1974, pour l’ABT, cette page d’anthologie passée à la postérité pour sa lente et infinie procession de tutus blancs sur une musique (signée Minkus) complètement répétitive et fascinante, une procession se terminant en lignes parallèles donnant le vertige. Un grand moment.

C’est aussi dans cet acte que Solor et la malheureuse Nikiyia se retrouvent pour un pas de deux émouvant, ici dansé par deux étoiles (principals aux USA) de la troupe, le très physique et fougueux espagnol Angel Corella et la gracieuse argentine Paloma Herrera.

La Bayadère (photo Marty Sohl)

Avec Dark Elegies, nous remontons quasiment aux origines de cette troupe puisqu’elle intégra ce ballet à son répertoire en 1940, alors qu’Anthony Tudor venait de la rejoindre. C’est en 1937 que l’immense danseur-chorégraphe anglais avait chorégraphié, pour le Ballet Rambert, Dark Elegies sur les bouleversants Kindertotenlieder que composa Mahler à partir des poèmes de Rückert.

Ce sobre rituel du deuil impossible des enfants morts nous est transmis ici avec une extraordinaire économie de moyen qui, presque paradoxalement, fait sourdre une émotion poignante. Le chant est assuré, sur scène, avec une émouvante et douloureuse retenue, par le baryton allemand Detlef Roth.

Une chorégraphie expressionniste que l’ABT transcende entre lamentation, colère, résignation et consolation.

Dark Elegies : Michele Wiles (photo Gene Schiavone)

Changement complet d’ambiance avec le dernier ballet de cette soirée qui est aussi la carte de visite de cette compagnie. Fancy Free fut en effet créé en 1944 par l’ABT, sur une musique de Léonard Bernstein et une chorégraphie de Jerome Robbins, alors danseur dans cette troupe. Les héros sont trois marins en bordée dans un quartier chaud de Manhattan.

Dans un décor on ne peut plus américain et sur une chorégraphie utilisant autant le jazz que le classique, Robbins, qui fut d’ailleurs l’un des trois marins lors de la création, donnait ici l’envol à ce qui fera tout son art, ce mélange en même temps que ce glissement subtils entre la vie et le théâtre, un mélange dont Broadway se nourrit encore de nos jours.

Trois étoiles se partagent cet hymne jouissif à la jeunesse, à l’insouciance et à la soif de vivre.

Alliant, avec une jubilation communicative, un formidable talent ainsi qu’une incroyable énergie, l’argentin Herman Cornejo, l’américain Ethan Stiefel et le cubain Manuel Carreno resteront, à n’en pas douter, les feux d’artifice ainsi que la meilleure illustration d’une certaine idée du rêve américain.

Herman Cornejo dans Fancy Free (photo Rosalie O’Connor)

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