Danse

Entre Bizet et Nougaro, une Chimère…

Pour le dernier programme de la saison, Nanette Glushak avait choisi des reprises qui avaient toutes la particularité d’être toujours semblables et « toujours recommencées » comme aurait pu le dire le poète, trois ballets dont deux avaient été vus sur la scène toulousaine, le troisième ayant été donné à Montauban. Mais tous repris, peaufinés pour en donner une image nouvelle.

Carmen

C’est la « Carmen » de Davide Bombana, créée en 2006 pour le Ballet du Capitole, qui ouvre le bal. Comme nous l’avions déjà écrit à l’époque, cette vision de la célébrissime gitane est souvent étonnante. Pour le chorégraphe, Carmen est une cavale qui n’accepte aucune chaîne. C’est cette liberté, cette passion qui obsède et effraie Don José. Si le propos du chorégraphe dans cette pièce ne manque pas d’intérêt, il aurait mérité plus de concision, moins de « délayage » et une chorégraphie moins tourmentée (quel tour de force parfois pour les danseurs !) et plus incisive. Paola Pagano et Valerio Mangianti en assuraient la première distribution, María Gutiérrez et Minh Pham la seconde.

« Carmen » – María Gutiérrez et

Minh Pham
(Photo David Herrero)

L’art de la danse a ceci de magique, comme le théâtre, de faire d’un même spectacle deux choses totalement différentes selon qui l’interprète. Paola est une cavale, comme le souhaite le chorégraphe, mais une cavale altière, issue d’un haras royal, qui se donne et se reprend avec une superbe indifférence. Valerio est un Don José élégant jouant la passion avec une certaine distanciation, en parfait accord avec sa partenaire.

L’autre couple nous donne une interprétation totalement différente. María Gutiérrez est une pouliche rétive ne supportant ni mors ni rênes, mais acceptant parfois la caresse d’un autre animal aussi sauvage qu’elle. Et Minh Pham est ce tigre, ce félin qui rôde autour de cette proie qui se dérobe ou se laisse approcher et caresser quand l’envie lui en prend. Etait-ce le fait que ce danseur faisait ses adieux à la scène ?

La magie était de nouveau là : nous étions dans les faubourgs de Séville dans cette Triana où les gitanes agitent leurs éventails pour souligner les messages qu’envoient leurs regards. Et María est passée maîtresse dans cet art du regard. Ce fut un régal de voir ces deux danseurs parfaitement à l’unisson, sauvant par leur interprétation un ballet parfois assez banal. Soulignons également le personnage de Micaëla, dont Davide Bombana fait ici le contrepoint parfait de Carmen. Marina Lafargue interprète avec beaucoup de retenue et de grâce cette jeune fille soumise et aimante, qui sait confusément ce qu’il va advenir de son Don José et qui nous le dévoile avec un art consommé de la tragédie.

« Carmen » – Nuria Arteaga et Minh Pham (Photo David Herrero)

C’est Nuria Arteaga qui assurait la deuxième distribution. Elle y fut étonnante de dramatisme. Les spectateurs que nous sommes ont toujours apprécié le sourire radieux et l’espièglerie sous jacente dans ses interprétations. Elle apparaît ici avec un masque dramatique, prémonitoire de la fin tragique de l’histoire. Elle nous touche et nous fait comprendre toute la tendresse qu’elle éprouve pour son « bel officier ». Kasbek Akhmedyarov et Davit Galstyan interprétaient le personnage de Garcia, amant de Carmen, avec toute la fougue et le talent qu’on leur connaît.

Chimère

Nous quittions ensuite la musique de Bizet, les tambours du Bronx et cette Andalousie torride pour retrouver une « Chimère » imaginée et chorégraphiée par Michel Rahn, sur des partitions de Chostakovitch et Vitali. D’inspiration très balanchinienne, ce ballet sans argument fait se succéder pas de six et pas de trois.

« Chimère » – Maria Gutiérrez,

Kasbek Akhmedyarov et Davit

Galstyan (Photo David Herrero)

La chorégraphie très fluide et harmonieuse permet aux danseurs de faire montre de leur grande très grande technicité, lorsqu’ils dessinent avec précision les figures parfaitement synchrones. Le pas de trois, plus ambitieux dans la chorégraphie était interprété par Kasbek Akhmedyarov, Davit Galstyan et en alternance, María Gutiérrez et Evelyne Spagnol. Les deux danseurs exécutèrent avec un égal bonheur les sauts, jetés et autres entrechats dont Michel Rahn a parsemé sa pièce. María fut, comme à son habitude, aérienne, légère et précise. Evelyne Spagnol, quant à elle, ne fut pas en reste dans son interprétation. Saluons au passage le sang froid et l’extrême professionnalisme de Jérôme Buttazzoni et Thomas Bieska réagissant avec un naturel confondant aux aléas que provoqua la blessure de l’un des danseurs, en l’occurrence, malheureusement, Valerio Mangianti lors de la dernière représentation.

Nougaro

La fin du spectacle était un hommage au plus populaire des Toulousains : Claude Nougaro. Luca Masala, ancien soliste et ancien maître de ballet de la Compagnie, qui a pris depuis la direction de la prestigieuse école de danse « Princesse Grace » à Monaco, avait créé pour le Ballet du Capitole une œuvre charmante sur les chansons de Nougaro.

« Nougaro » – Hugo Mbeng

(Photo David Herrero)

Ballet festif, véritable mise en scène des textes de Nougaro, il a, comme en 2006, soulevé un public déjà conquis par la superbe interprétation du poète toulousain. Toute la troupe semble galvanisée par ces rythmes qui passent du jazz à la java, du tango a la valse. Il est fort difficile ici de mettre en exergue l’un ou l’autre danseur, pourtant on ne peut s’empêcher de souligner ici la vivacité de María Gutiérrez, la brillante technique de Kasbek Akhmedyarov, la sensualité de Frédérique Vivan, saisissante en Marylin, les sauts et les tours d’Hugo Mbeng, comédien consommé (il faut maintenant qu’il consolide sa technique classique), et enfin la suprême élégance de Michel Rahn tout autant acteur que danseur et qui forme avec Frédérique Vivan un couple à la Gene Kelly-Cyd Charisse de la grande époque. Une chorégraphie sans prétention mais qui a emporté l’adhésion totale du public.

En guise de bilan…

Si nous devions faire le bilan de cette saison chorégraphique nous ne pourrions que nous réjouir d’avoir vu un nombre plus important de spectacles cette année. Outre les « valeurs sûres » que sont les premiers solistes et les solistes, plusieurs « petits » nouveaux sont arrivés dans la troupe et nous ont donné de bien belles surprises : le cadeau du Pays du Soleil Levant avec la toute gracieuse Maki Matsuoka et Takafumi Watanabe à la technique déjà très assurée et le dernier arrivé Demian Vargas, jeune argentin qui promet beaucoup.

Si certains arrivent d’autres partent, ainsi Frédérique Vivan quitte la scène mais reste en coulisse en devenant régisseur du ballet ; Minh Pham occupe dorénavant la fonction de maître de ballet à plein temps ; Gaëlle Riou, qui a littéralement explosé sur scène cette année, quitte les bords de Garonne pour le ciel de Monaco ; Pauline Borreau vogue elle aussi vers d’autres cieux. Telle est la vie d’une Compagnie ! Le niveau international que lui a donné Nanette Glushak s’il attire de jeunes danseurs, fait que d’autres compagnies trouvent également chez nous un vivier d’excellents interprètes.

Rendez-vous donc à la prochaine saison pour de nouvelles émotions.

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