Concerts

Suprême quatuor

Apparaissant pour la première fois sur une scène toulousaine, les musiciens du quatuor Artemis étaient les invités des Arts Renaissants, le 8 décembre dernier, dans le salon rouge du musée des Augustins, un salon plein à craquer d’un public chaleureux parmi lequel on pouvait reconnaître bon nombre de membres de l’Orchestre du Capitole.
Basé aujourd’hui à Berlin, le quatuor Artemis a été fondé à la Musikhochschule de Lübeck. Il est l’héritier direct des illustres quatuors Emerson, Juilliard et Alban Berg, dont il a suivi les enseignements. Cette formation étonnante dans laquelle le poste de premier violon est alternativement occupé par l’un ou l’autre des deux musiciens s’est en quelques années forgé une personnalité spécifique qui se révèle dès les premières notes, les premiers accords. La cohésion exceptionnelle, la beauté intrinsèque d’une sonorité de velours soyeux enchantent immédiatement. La qualité de l’écoute de chacun, les constants échanges de regard font de cet ensemble une sorte d’instrument unique à seize cordes animé par un esprit unique, et non, comme trop souvent, la réunion de quatre artistes de qualité. Et pourtant chacun d’entre eux pourrait à l’évidence jouer un rôle de soliste de premier plan. L’équilibre des registres permet l’expression juste de chacun et toutes leurs interprétations se fondent sur une énergie profonde du jeu instrumental. Jouant debout, à l’exception bien sûr du violoncelliste, les musiciens se répartissent ainsi lors de leur concert toulousain: Natalia Prishepenko, premier violon, Gregor Sigl, second violon, Friedemann Weigle, alto et Eckart Runge, violoncelle.

Les musiciens du Quatuor Artemis dans le salon rouge du musée des Augustins.

De gauche à droite : Natalia Prishepenko, premier violon, Gregor Sigl, second violon,

Eckart Runge, violoncelle et Friedemann Weigle, alto – Photo Classictoulouse –

Pour leur concert toulousain, les Artemis ont choisi un programme qui balaie un siècle et demi de l’histoire du quatuor à cordes, de Haydn à Bartók, en passant par Ravel. L’Opus 76 n° 5 de Joseph Haydn, qui ouvre la soirée, place la barre très haut. La jubilation lumineuse de l’Allegretto initial, avec ses incursions angéliques dans le suraigu, la bonhomie un rien ironique du Menuetto, l’éblouissante explosion du Finale encadrent un mouvement lent noté Cantabile e mesto d’une exceptionnelle beauté faite de lyrisme discret et retenu.

Toute la seconde partie est consacrée à l’unique quatuor de Ravel. Que l’on ne compte pas sur les Artemis pour se complaire dans une aimable déliquescence fin de siècle. La douceur extrême des sonorités ne masque rien de la structure ni de ses arêtes vives. La démarche reste nerveuse et souple à la fois. L’Allegro rêveur est suivi des pizzicati acérés du deuxième mouvement Assez vif, très rythmé, dont les musiciens respectent parfaitement l’esprit et la lettre des indications. La poésie subtile du troisième mouvement débouche sur le vertige impressionnant du final Vif et animé qui libère toute la tension accumulée.

Entre ces deux grandes partitions, le premier quatuor opus 7 de Béla Bartók coupe le souffle. Les musiciens, comme pour prolonger l’invention manifestée dans les derniers quatuors de Beethoven en exposent la force première, le dramatisme, l’intensité expressive, expressionniste même par instants. Les mouvements s’enchaînent dans une succession d’événements qui semble résumer une vie entière. Sous l’impulsion implacable du premier violon (admirable Natalia Prishepenko !) les accents mettent le feu… On reste sidéré par une telle vision épique, tragique, qui marque une trajectoire ascendante irrésistible.

A l’issue de ce programme, le quatuor ne peut échapper au bis réclamé avec ardeur par un public conscient de la qualité exceptionnelle des artistes présents. Ceux-ci offrent alors à l’auditoire un fabuleux cadeau, la Cavatine du treizième quatuor de Beethoven. Ce mouvement qui concentre l’émotion la plus profonde que la musique puisse exprimer, emporte l’esprit et le cœur très loin, très haut. On souhaiterait qu’un silence absolu prolonge cet état d’apesanteur… Signalons que le Quatuor Artemis vient de publier le coffret CD de son intégrale beethovénienne, une somme indispensable.

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