Concerts

Musiques françaises d’hier et d’aujourd’hui

Un concert d’exception, à plusieurs titres, réunissait, le 20 janvier dernier, quatre artistes invités de la saison des Arts Renaissants. Le salon rouge du musée des Augustins accueillait ainsi la mezzo-soprano Sarah Breton, la flûtiste Sandrine Tilly, le violoncelliste Alain Meunier et la pianiste Anne Le Bozec. Cette composition instrumentale et vocale particulière permettait ainsi d’aborder enfin une magnifique partition de Ravel, trop rarement donnée, le cycle de ses trois « Chansons Madécasses », œuvre forte, d’une incroyable originalité et qui provoqua un beau scandale lors de sa création en 1926.

Le pianiste et compositeur
Thierry Huillet, auteur de « De la nuit »

En hommage à ce triptyque et à son auteur, Thierry Huillet, compositeur et pianiste toulousain de grand talent, a écrit une nouvelle partition conçue pour ce même dispositif instrumental et vocal et intitulée « De la nuit ». Cet hommage à Ravel, créé au cours de cette soirée, obéit en outre à une double motivation. Non seulement il constitue, du fait de son instrumentation, une sorte de miroir aux « Chansons Madécasses », mais le texte chanté n’est autre que l’argument poétique sur lequel Ravel a composé son « Gaspard de la Nuit », autrement dit le recueil des trois poèmes, « Ondine », « Le Gibet » et « Scarbo », d’Aloysius Bertrand. Mais alors que Ravel s’est seulement inspiré des poèmes pour concevoir une hallucinante sonate pour piano, Thierry Huillet a osé une mise en musique des paroles. Et comme il a eu raison ! La fluidité d’« Ondine » prend un relief dramatique rehaussé par un texte d’une profonde poésie. Le piano, la flûte, le violoncelle virevoltent autour de la voix comme le ruisseau soutient l’embarcation. L’allusion à Ravel se manifeste dans « Le Gibet » sous la forme de ce si bémol obsessionnel que la flûte et le violoncelle ne cessent de proférer sous toutes les formes possibles, du pizzicato du violoncelle au flatterzunge de la flûte. L’étrange et fantasque « Scarbo » cite aussi brièvement Ravel dans ce déferlement émouvant et grimaçant par endroit. Les interprètes s’engagent à fond dans cette création qui renforce encore la place originale que tient Thierry Huillet dans la création musicale contemporaine.

Les « Chansons Madécasses » révèlent, si besoin était, l’audace d’un argument et d’un langage élaboré. Sarah Breton s’empare de l’œuvre avec un remarquable sens de l’engagement vocal et une diction admirable. La sensualité des poèmes d’Evariste Parny nourrit les mélodies extrêmes, alors que dans la violente et éblouissante pièce centrale, l’indignation se fait cri de révolte : « Aoua ! » résonne comme un plaidoyer anticolonialiste ahurissant pour l’époque et qui explique en partie le scandale de sa création.

Le cycle « Shéhérazade » de Ravel, dans sa version accompagnée au piano, évoque un tout autre monde. Sarah Breton en explore les trois volets de son timbre riche et velouté. Le mystère exotique d’« Asie », la grâce de « La Flûte enchantée » (avec la participation en coulisse de la flûte de Sandrine Tilly) et la sensualité de « L’Indifférent » composent un merveilleux tableau.

La mezzo-soprano explore enfin le monde « moine et voyou » de Francis Poulenc. Dans « La Dame de Monte-Carlo », véritable mini-tragédie qui n’est pas sans rappeler « La Voix humaine », du même Poulenc, Sarah Breton émeut et charme à la fois.

Deux pièces instrumentales complètent le programme. La version pour flûte et piano du « Prélude à l’après-midi d’un faune » de Debussy et la Sonatine pour la même formation de Darius Milhaud. L’ivresse poétique du premier et l’élégance spirituelle de la seconde, qui s’achève d’ailleurs sur un étonnant point d’interrogation, doivent beaucoup aux deux interprètes, la flûtiste raffinée qu’est Sandrine Tilly et la pianiste Anne Le Bozec dont le talent d’accompagnatrice n’est plus à démontrer.

Un grand bravo à tous !

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