Concerts

Des notes et des lettres

Alfred Brendel, de retour sur la scène de la Halle aux Grains équipée d’un Steinway rutilant, voici qui peut surprendre, lorsqu’on se souvient de son concert d’adieu du 17 juin 2008. La petite table qui jouxte le piano, surmontée d’un discret verre d’eau et d’une lampe, est là pour indiquer la nouvelle nature du spectacle qui est proposé. Non pas un concert traditionnel, mais un concert-lecture. Une sorte de soirée poétique accompagnée de musique de piano. La poésie, c’est celle du ci-devant pianiste (et quel pianiste !) Alfred Brendel. La musique est devenue pour un soir l’affaire de Pierre-Laurent Aimard, grand artiste du clavier.
De tout temps, Alfred Brendel s’est intéressé au mot, aux lettres, aux histoires, bref à la poésie. Après ses adieux à l’estrade de concert, aux grands chefs-d’œuvre qu’il a magnifiés de son immense talent, il peut enfin se consacrer à son deuxième amour du monde de la culture. Quelques deux douzaines de courts poèmes, extraits de son recueil intitulé « One finger too many » (Un doigt de trop…), qu’il déclame tranquillement, alternent, et parfois coexistent, avec de brèves pièces signées György Ligeti et György Kurtág. Et c’est à Pierre-Laurent Aimard, expert de ce répertoire d’aujourd’hui, qu’échoit la tâche de donner une telle réplique musicale à la parole du poète.

Pierre-Laurent Aimard et Alfred Brendel à l’issue de la soirée
– Photo Classictoulouse –

D’une voix ferme et légère à la fois, avec un délicieux accent germanique et un léger cheveu sur la langue, Brendel égrène la version anglaise de ses poèmes, fort heureusement sur-titrés en français pour le public. S’ouvrant sur « World’s end » (Fin du monde), s’achevant sur « Twin » (Jumeau), la série pétille d’un nonsense réjouissant. Jouant avec les mots et les situations, ces aphorismes cocasses ou tendres provoquent toute la gamme des sourires. On y apprend ainsi (dans Mozart) que c’est Beethoven qui a assassiné Mozart, déguisé en Salieri ! Ailleurs, c’est une histoire désopilante de poules, ou encore une évocation irrévérencieuse d’un Bouddha pris d’une colère explosive, ou enfin une sérieuse étude comparée de la barbe et de la « glabritude »… On pense parfois aux divagations désopilantes d’un autre musicien poète, Erik Satie, qui demandait à un comparse s’il savait « danser sur un œil » !

Pierre-Laurent Aimard, quant à lui, se déchaîne sur son clavier. Puisant dans le recueil des « Musica Ricercata » de Ligeti et dans les courtes pièces de Kurtág, il illustre au plus près les poèmes de son complice, imitant le serpent de l’Eden avec Hissing, multipliant les déploiements virtuoses de « Beating », ou encore s’affublant d’une barbe postiche pour jouer « The Crazy Girl with the Flaxen Hair », variations irrévérencieuses sur « La Fille aux cheveux de lin » de Debussy…

Surprenant une partie du public, qui s’attendait probablement à un concert plus « traditionnel », les deux compères se complètent parfaitement. Qui mieux qu’Alfred Brendel peut apprécier le talent musical de son complice de la soirée ?

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