Concerts

Cherchez la fugue…

Astucieux programme que celui du dernier concert de musique de chambre des Clefs de Saint-Pierre ! Avec « Le temps d’une fugue » comme thème conducteur, les musiciennes et le musicien de cette soirée du 21 novembre partent à la recherche et à la mise en valeur de ce jeu musical dans un répertoire particulièrement riche.
Le programme initialement prévu a dû être modifié du fait de l’indisponibilité momentanée du violoniste Laurent Pellerin auquel tout le monde souhaite un rapide retour sur les estrades. Le quatuor à cordes, réuni pour cette soirée festive, se compose donc d’Aude Puccetti et Sylvie Viviès, violons, de Claire Pélissier, alto et de Gaël Seydoux, violoncelle. Ces quatre amis ouvrent chacune des deux parties du concert par LA référence historique incontournable du thème choisi, autrement dit « L’Art de la fugue », du grand Johann Sebastian Bach. Astucieusement instrumentées pour un quatuor à cordes, les fugues de cet impressionnant édifice sonnent avec un naturel étonnant. Il est vrai que Bach n’a jamais indiqué la moindre référence à la composition instrumentale à laquelle il destinait ce grand œuvre. Etait-il seulement destiné à être joué ? La question n’obtiendra probablement jamais de réponse absolue. Si Gustav Leonhard pense que le clavecin en est la cible visée, rien n’empêche d’adapter ces pièces à tout dispositif instrumental à même de restituer leur savante construction. C’est exactement ce que réalise la version pour quatuor à cordes présentée ce soir-là. Très clairement présenté par Aude Puccetti, le « sujet », d’une géniale simplicité, générateur de toute l’œuvre, est suivi de quelques unes de ses transformations fuguées. Successivement résonnent ainsi la fugue inversée, puis la double fugue et son modèle inversé, une géniale cuisine combinatoire comme seul Bach sut la pratiquer à ce niveau. Le jeu des cordes s’adapte avec subtilité au style de l’époque : peu ou pas de vibrato, transparence des registres, phrasés légers.

Les musiciens du
concert, « Le temps d’une fugue ». De gauche à droite :

Aude Puccetti et Sylvie Viviès, violons, Claire Pélissier, alto, Gaël Seydoux, violoncelle

– Photo Classictoulouse –

Deux partitions de l’époque classique complètent ce panorama. Joseph Haydn, qui a pratiquement inventé la forme du quatuor à cordes, utilise lui aussi la fugue dans le final de son quatuor en fa mineur opus 20 n° 5. Auparavant, il ouvre sa pièce sur un Allegro moderato, paisible en apparence. La subtilité du jeu consiste ici à laisser entrevoir une ombre inquiète sous la surface étale de l’ouverture. Après un Menuetto léger, tout en demi-teinte, le tendre Adagio se distingue par les guirlandes lumineuses du premier violon qui ornent magnifiquement le propos apaisé des autres parties. La fugue du Finale s’anime peu à peu, comme si les interprètes se prenaient au jeu, intervenant de plus en plus fermement dans la conversation.

Avec Beethoven et son opus 18 n° 4, le quatuor à cordes franchit une étape décisive vers le romantisme. L’ouverture fébrile, inquiète, de l’Allegro ma non tanto évoque déjà ce que sera le Schubert de la maturité. Les interprètes se glissent avec finesse dans la faille affective qu’implique une telle transition. C’est l’Andante scherzoso qui abrite sa propre fugue. Comme un rideau qui s’ouvre sur un paysage aimable, elle nous ouvre un chemin d’ombre et de lumière. La course haletante du Menuetto transcende le caractère de danse qu’un tel mouvement impliquait jusqu’à Beethoven. La grâce chaleureuse du final Allegro alterne avec cette agitation effervescente issue justement de Haydn. Les interprètes s’impliquent avec ardeur dans cette démarche jusqu’à l’éblouissante et brève coda.

Généreusement, musiciennes et musicien offrent, comme bis, un retour vers la patrie de la fugue, avec une pièce en strette, signée encore Bach le grand. Un égarement passager dans ce labyrinthe touffu est vite récupéré, alors qu’en guise de défi Aude Puccetti propose au public de compter le nombre d’apparitions du thème générateur. Il semble que celui-ci soit énoncé pas moins de vingt-neuf fois ! Quand on aime on ne compte pas…

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