Concerts

Berlioz et l’Angleterre

Les liens entre le compositeur français et la Grande Bretagne ont été et restent multiples. Shakespeare et Harriet Smithson (l’actrice qu’il a épousée) ont profondément inspiré Berlioz et c’est l’Angleterre qui a défendu et continue de défendre avec le plus de conviction son œuvre musicale. Le programme du concert du 17 octobre dernier entourait l’un des joyaux les plus significatifs de la mélodie française romantique, Les Nuits d’été, de musiques des deux plus importants compositeurs britanniques ayant officié au XXème siècle : Edward Elgar et Benjamin Britten. Cette belle soirée accueillait une fois de plus la mezzo-soprano italienne Anna Caterina Antonacci, une invitée de prestige.
Déjà présente à Toulouse en janvier 2010 pour incarner l’héroïne berliozienne de La Damnation de Faust, Anna Caterina Antonacci possède la voix, la diction, le style, l’élégance requises pour l’interprétation de ce beau cycle de mélodies publié en 1841. Avec ce nouveau modèle de mélodie française, finalement accompagnée par l’orchestre (une première version se contentait d’un piano), Berlioz met en musique six des poèmes publiés en 1838 par Théophile Gautier sous le titre La Comédie de la mort. Le compositeur respecte scrupuleusement les qualités musicales des poèmes et conçoit une orchestration subtile qui soutient avec finesse le sens des mots. Les six mélodies composent bien un cycle, même si chacune d’elles développe un thème différent, un peu à la manière des grands cycles mahlériens, dans un style évidemment très différent.

La grande cantatrice italienne Anna Caterina Antonacci, soliste des Nuits d’été de Berlioz

– Photo Classictoulouse –

Anna Caterina Antonnacci, qui s’illustre avec panache sur les grandes scènes lyriques (Carmen, Cassandre des Troyens…), se glisse avec intelligence et sensibilité dans ce monde fait d’intimité et de poésie. Sa voix chaleureuse correspond exactement au caractère du personnage (masculin d’ailleurs !) qui évoque les péripéties malheureuses de son amour. Admirablement entourée, soutenue par un orchestre aux couleurs automnales, la soliste caractérise avec finesse chaque mélodie. De la gaieté souriante de Villanelle à la noirceur de Sur les lagunes, ou encore à la douleur insondable d’Absence, toute la palette des expressions vocales est présente. Tout ce cycle apparaît ainsi comme une intense confidence amoureuse, soutenue par le subtil mélange des sonorités fruitées des bois avec celles, diverses, que la cantatrice place dans sa voix. Comme un grand soupir de nostalgie.

Les « Quatre Interludes Marins », extraits de l’opéra Peter Grimes, de Benjamin Britten, qui ouvrent la soirée, empruntent d’autres voies musicales, mais tout aussi expressives. De l’aube blafarde évoquée par les cordes du premier volet (Dawn – Lento e tranquilo) au déchaînement de la tempête finale (Storm – Presto con fuoco), les couleurs se déploient avec une richesse étonnante. Tugan Sokhiev obtient de son orchestre une palette de timbres d’une prodigieuse diversité. Ces quatre pièces d’atmosphère s’écoutent comme on admire des marines picturales. Avec en plus la menace d’un drame qui plane en permanence, de l’aube naissante à l’admirable clair de lune (Moonlight – Andante comodo e rubato). Seuls le rythme, la gaité, les cloches du Sunday morning (Allegro spiritoso) échappent un moment à l’angoisse. Le chef ne limite pas son interprétation à la description évocatrice. Il en souligne l’intensité tragique.

Tugan Sokhiev à la tête de l’Orchestre National du Capitole le 17 octobre 2014

– Photo Classictoulouse –

On connait l’amour que porte Tugan Sokhiev à la musique d’Edward Elgar. Après la splendide exécution que son orchestre et lui-même ont offerte des fameuses Variations Enigma, voici la Symphonie n° 1 du compositeur britannique plus connu pour ses Pomp and Circumstances. Cette vaste partition, ambitieuse et « consistante » mérite mieux que l’oubli partiel dont elle fait l’objet. Qualifiée par Arthur Nikisch de « 5ème symphonie de Brahms », elle déploie tous les sortilèges d’une orchestration luxuriante et l’intelligence d’une construction admirablement structurée. La marche lente, d’une grave noblesse, qui ouvre son premier mouvement constitue le leitmotiv que l’on retrouve périodiquement tout au long de la symphonie. L’Allegro initial semble illustrer un combat titanesque. L’agitation de l’Allegro molto qui suit ouvre d’autres pistes expressives. Quant à l’Adagio, qui s’enchaîne sans interruption grâce à une transition étonnante, il constitue probablement le sommet musical de toute l’œuvre. Puissamment construit, il suscite la plus vive émotion. Après une introduction Lento, à la fois mystérieuse et inquiétante, le final se déploie dans une atmosphère de lutte intense, soutenue par la prédominance d’un rythme presque brahmsien. Le retour du thème de marche initial referme le cycle sur une proclamation de victoire.

L’orchestre déploie ici une richesse sonore, une précision, un enthousiasme qui font chaud au cœur. Tugan Sokhiev combine l’intensité expressive avec un sens admirable des équilibres sonores, de la palette des nuances, des extrêmes pianissimi aux flamboyantes explosions imaginées par le compositeur. Une découverte impressionnante !

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