On pressentait que ce début de saison du Ballet du Capitole avec des œuvres de George Balanchine et Peter Martins, serait une belle réussite, et on ne se trompait pas !
Avec Les Quatre Tempéraments, le Ballet du Capitole ajoute l’un des plus précieux joyaux du maître américain au collier des seize ballets présents dans son répertoire. Cette œuvre illustre à la perfection le credo de Balanchine : « la musique, c’est du geste ».Et le choix de la musique de Paul Hindemith, conçue à l’origine pour Léonide Massine, répond exactement à la pensée du chorégraphe. Ballet abstrait, sans argument, il s’inspire des croyances anciennes selon lesquelles l’homme est fait de quatre humeurs différentes (Hippocrate) qui déterminent les quatre tempéraments : mélancolique, sanguin, flegmatique et colérique. La chorégraphie adopte un style très épuré, encore accentué par le manque de décor et la sobriété des costumes, de manière que l’attention du spectateur ne se fixe que sur les corps des danseurs, révélant les lignes et l’expressivité des interprètes. Le ballet commence par trois thèmes, trois pas de deux dans une ambiance élégiaque, seulement rompue au 2ème thème par le rythme plus marqué, voir obsédant du piano. La chorégraphie, néoclassique, faite de portés, d‘arabesques, est ponctuée çà et là, de mouvements plus anguleux, de jambes qui se croisent, de pieds qui se tordent. Les trois couples interprètes de ces thèmes : Marie Varlet et Mathieu Bourreau, Kayo Nakazato et Amaury Barreras Lespinet et Aleksandra Surodeeva et Aleksa Žikié sont parfaits de naturel, de musicalité et de technique. Le premier des tempéraments, le Mélancolique, se veut réfléchi, calme, analytique, perfectionniste. Il débute par un solo masculin rapidement rejoint par deux solistes puis par quatre autres danseuses. Dans le solo Ramiro Gómez Samón fait merveille dans une chorégraphie tourmentée, mais toute en souplesse, en grands battements et en jetés, tandis que l’on reconnaît chez les danseurs le déhanché si particulier de Balanchine. Vient ensuite le Sanguin, caractère sociable, joyeux, chaleureux et spontané. Un couple se cherche, se rejoint, elle un peu distante, lui insistant. Tiphaine Prévost et Philippe Solano démontre ici, s’il en était besoin, leur technique sans faille, la virtuosité, l’assurance de l’un comme d l’autre, dans une complicité qui fait de leur duo l’un des moments précieux de la soirée. Le troisième tempérament est le Flegmatique, calme, stable, harmonieux. Au premier abord la chorégraphie semble ici plus classique, plus proche du grand répertoire. Mais que l’on ne se d’y trompe pas, les petites touches balanchiniennes sont bien là : déhanché, port de bras moins rond, impression de déséquilibre. C’est à Alexandre de Oliveira Ferreira que revenait le rôle de soliste. Sa stature, sa maîtrise du mouvement, son autorité sur scène, firent une fois de plus forte impression.

Les Quatre Tempéraments – Chor. George Balanchine – © David Herrero
Le dernier des tempéraments était le Colérique, optimiste, énergique, audacieux. Natalia de Froberville était ce soir-là, la soliste entourée de l’ensemble de la Compagnie. Sa science de la grammaire classique, son autorité, la pureté de ses arabesques, de ses pirouettes convenaient bien à la chorégraphie de ce quatrième mouvement, même si la touche balanchinienne était moins perceptible dans sa danse. Mais si tous les solistes ont été brillants lors de cette soirée, l’élément le plus remarquable a été le corps de ballet qui les entourait. Nous avons eu une véritable leçon du style balanchinien. Des ensembles tirés au cordeau, chaque mouvement, chaque geste parfaitement identiques, une musicalité telle qu’il nous semblait voir les mouvements d’archets, ou le jeu des touches de piano sortant de la fosse. La longue ovation du public en a été le témoin. En 1952, lorsque le New York City Ballet se produisit à Paris, Françoise Reiss écrivait : « Le corps de ballet féminin est d’une qualité extraordinaire. Jamais encore -sauf au passage du Ballet Théâtre en 1950- on a vu ici une telle perfection dans les ensembles ».1 Soixante quatorze après, cette phrase s’applique parfaitement à ces Quatre Tempéraments au Capitole.

Fearfull Symetries – Chor. Peter Martins – Tiphaine Prévost – Philippe Solano – ©
Le deuxième chorégraphe américain de la soirée était Peter Martins et son Fearfull Symetries. Danseur et fidèle disciple de Balanchine, à qui il succède à la tête du New York City Ballet, l’influence du maître est évidente dans ses chorégraphies. Sur les rythmes étourdissants, complexes et répétitifs de la musique de l’américain John Adams, qui « donne l’impression d’un mouvement perpétuel » le chorégraphe danois, dessine une chorégraphie néoclassique d’une grande rigueur. Exigeante, technique, elle demande aux danseurs de la compagnie, une parfaite maîtrise de leur corps, beaucoup de virtuosité dans l’interprétation et un esprit d’ensemble qui ne souffre aucune imprécision. Et que dire des solistes ! Solène Monereau et Minoru Kaneko, Nina Queiroz et Alexandre De Oliveira Ferreira dans le premier mouvement, Tiphaine Prévost et Philippe Solano, toujours aussi brillants ensembles dans le deuxième mouvement, assurent avec brio toutes les chausse-trappes semées dans la chorégraphie : temps levés en arabesque, sauts, piqués.

Fearfull Symetries – Chor. Peter Martins – ©David Herrero
Encore une fois le Ballet du Capitole démontre son savoir-faire, quelle que soit la proposition chorégraphique. On savait que , grâce à Nanette Glushak, l’art de Balanchine était bien en place. Et il faut croire que l’esprit du maître américain rode encore dans les studios, car si la génération actuelle a peu dansé ses ballets, elle a donné la preuve, en ce début de saison, qu’elle en était une brillante interprète.
L’Orchestre du Capitole était sous la direction du chef allemand Michael Balke. La formation orchestre de chambre pour la partition d’Hindemith, avec Mihály Berecz au piano, illustra de belle manière la phrase de Balanchine : « écouter la danse et voir la musique ». Pour Fearfull Symetries, le chef retrouva l’orchestre au complet et le fit savoir en jouant…fortissimo la musique de John Adams !
Annie Rodriguez
1 Françoise Reiss – Sur la pointe des pieds -Annales Chorégraphiques 1951-1952 – Edition Revue Adam
