Entretiens | Opéra

Capitole de Toulouse – Le premier Jochanaan de Jérôme Boutillier

Jérôme Boutillier - Photo : Cyril Cosson - Occurrence

Jérôme Boutillier est loin d’être un inconnu pour le public toulousain car il a déjà figuré à l’affiche de Dialogues des Carmélites en novembre 2019 (Le Geôlier, Thierry, Mr Javelinot et Le Médecin), puis Christophe Ghristi l’a invité par deux fois, en avril 2022 dans la reprise de Jenufa (Le Contremaître et Le Maire), puis en décembre de la même année dans La Bohème (Marcello). Sans oublier, mais c’était à la Halle aux grains, en janvier 2023, pour Gondremark de La Vie parisienne. Chaque fois, ma réflexion était le même : cette voix a un énorme potentiel, bien au-delà de ces rôles ! Le voici enfin dans un emploi à sa véritable dimension actuelle : Jochanaan, pour les reprises de Salomé dans une nouvelle production signée Matthias Goerne.

Rencontre

Classictoulouse : Vous allez chanter pour la première fois Jochanaan au Capitole. Est-une étape décisive dans votre carrière ?

Jérôme Boutillier : Importante assurément car c’est mon premier rôle en allemand. Jochanaan est certainement une porte d’entrée dans tout un répertoire. Je sens ma voix se libérer à l’appel de ce rôle. Je subis, en toute franchise, un grand stress, d’autant qu’en plus de tout c’est un rôle « athlétique » car il demande la mobilisation de tout le corps. Contrairement à l’école de chant et au répertoire italiens, qui amène inexorablement la voix vers l’aigu avant tout, l’école de chant allemande focalise sur l’ensemble de la tessiture, du grave à l’aigu. Jochanaan m’installe dans ce propos. Le fait que je sois germaniste me facilite cette approche évidemment.

Quelle a été votre réaction lorsque Christophe Ghristi vous a proposé ce rôle ?

J’ai dit oui immédiatement car, en fait, j’ai envie de ce rôle depuis longtemps pour l’avoir découvert de manière fortuite lors d’une représentation dans un petit théâtre sur l’île de Syros en Grèce.  Et pourtant je n’ai pas revu l’ouvrage depuis.

Certaines interprétations au disque vous ont-elles inspiré dans votre étude du rôle ?

Oui bien sûr. Hans Hotter en premier mais aussi Bryn Terfel, d’autres également mais ce que j’attends d’un interprète ici plus particulièrement c’est une incarnation et pas simplement du chant, aussi beau soit-il.

Ce rôle est non seulement très orchestré mais il réclame en plus un souffle très large et un ambitus de plus de deux octaves qui culmine souvent sur des fa dièse. Certes il n’est pas long, mais tout de même…

Musicalement c’est dans la seconde partie de l’ouvrage que se trouvent les difficultés, entre le chant décadent d’Hérode et celui totalement harmonisant de Jochanaan, sans oublier tout l’environnement musical, les lignes sont brisées et cela demande une attention prégnante pour la voix. Ceci étant les décors ont été validés par Matthias Goerne qui, n’oublions pas, est un chanteur et cela « s’entend » car ils réfléchissent parfaitement la voix. Certes vous avez raison, le rôle est court, mais n’oublions pas que le duo avec Salomé dure 25 minutes et qu’il est extrêmement complexe car il se chante en perpétuelle opposition avec le langage de l’héroïne. Jochanaan doit en permanence lui renvoyer sa propre énergie en refusant l’idée même du désir, ce qui lui coûtera la vie.

Au centre, Jérôme Boutillier (Marcello) – La Bohème au Capitole de Toulouse en décembre 2022 Mise en scène : Renaud Doucet

Parmi les interprètes qui ont illustré ce personnage nous trouvons dans les temps anciens et très souvent, des interprètes wagnériens, notoirement de Wotan et Amfortas, voire Telramund…

Je commence la saison prochaine avec Le Héraut dans la nouvelle production de Lohengrin ici même. Un jour j’espère endosser Telramund, mais cela m’intéresse de m’immerger dans l’œuvre auparavant. Je remercie Christophe Ghristi de m’avoir confié ce personnage. Bien sûr, comment ne pas songer à Wotan, mais encore une fois je tiens à respecter une diagonale de parcours et ne surtout pas brûler des étapes, ce qui pourrait être préjudiciable à ma voix. D’autant qu’avant ce personnage, il y en a bien d’autres pour ma tessiture, dont Albérich dans L’Or du Rhin, un personnage réclamant un métal vocal particulièrement sombre et brillant en même temps. J’ai 41 ans aujourd’hui et je sens bien que ma voix a évolué depuis deux ou trois ans. Elle s’est installée sur une place que je pense définitive et qui me permet d’envisager un tout autre répertoire.

La Salomé de Richard Strauss donne lieu à de multiples interprétations. Que nous propose la mise en scène de Mathias Goerne, de votre rôle en particulier, celui d’un prophète illuminé d’une dévotion ardente ?

Le travail de Matthias Goerne nous propose de regarder l’œuvre dans son essence et de ne pas y projeter je ne sais quels fantasmes. Il a, et c’est compréhensible, la volonté de marquer son entrée dans ce métier de la mise ne scène, mais, en tant que chanteur, il a tenu à nous éviter d’être confrontés à certaines absurdités face auxquelles il s’est lui-même retrouvé dans sa carrière. Pour lui, le texte est souverain et il nous donne les moyens de le respecter. Jochanaan est tellement obnubilé par sa croyance qu’il en oublie son corps. Il est dans un véritable paradoxe, n’écoutant ni sa chair ni son propre désir, il en devient aussi puissant que terriblement fragile, se voulant un pur esprit… sur terre. C’est un tyran de la chair avec un côté totalitaire que l’on peut certainement discuter. Dans la mise en scène que nous propose Matthias Goerne, Jochanaan est l’égal d’Hérode, ce dernier est le tyran dans le domaine du charnel, alors que Jochanaan est le tyran de la religion sur la chair.

Dans cette production vous êtes présent jusqu’à la fin…

C’est original mais logique en même temps. L’expression « je veux la tête d’untel » signifie que l’on veut son corps tout entier. Post mortem, Salomé va rappeler à Jochanaan son intégrité physique, un moment aussi morbide qu’intensément poétique.

Au centre : Jérôme Boutillier (Gondremark) – La Vie parisienne à la Halle aux grains de Toulouse – Janvier 2023

Quelles sont vos prises de rôle à venir ?

Frank dans La Ville morte, le Méphisto de la Damnation, Alberich du Rheingold, peut-être un Hollandais.

Quels opéras souhaiteriez-vous mettre à votre répertoire aujourd’hui ou demain?

Une belle production de Don Giovanni, pour le rôle-titre bien sûr. Il y a aussi Onéguine, Wozzeck, Rigoletto, Ernani, Carlo dans La Force du destin, en fait les Verdi bel cantistes comme également Renato du Bal masqué ou encore Macbeth. Plus tard j’espère Scarpia et Iago. Sait-on jamais ?

Vos engagements après cette Salomé ?

Le Conte des Noces de Figaro à Savonlinna, en Finlande, Roma de Massenet, à Monte Carlo puis au Théâtre des Champs-Elysées, un Requiem de Fauré à Baden Baden, Roméo et Juliette à l’Opéra Bastille…

La distribution vocale de cette Salomé est en partie française. Il y a encore peu de temps, la chose aurait paru inconcevable. Que s’est-il passé ?

Ce n’était une barrière que dans la tête de certaines personnes qui n’avait qu’une fainéantise égale à leur incompétence. Le tout est de bien connaitre le fonctionnement d’un chanteur. Faut-il souligner que ce 21éme siècle est celui de la mondialisation à tous les étages, y compris la Culture et que nous, Français, avons bien de la chance en n’ayant qu’un pas à faire pour nous confronter à différents patrimoines, anglais, allemand, espagnol, italien. C’est ce mélange qui nous nourrit et qui fait que nous pouvons aborder différents univers, des univers dans lesquels il ne suffit pas de bien chanter mais dans lesquels il faut savoir parler, penser et comprendre les styles.

Propos recueillis par Robert Pénavayre le 14 mai 2026

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