Le 2 avril dernier, le retour à la tête de ses musiciens du directeur musical de l’Orchestre national du Capitole, Tarmo Peltokoski, a déclenché un véritable séisme musical. Deux grandes œuvres de musique russe ont enthousiasmé le public d’une Halle aux Grains pleine à craquer. La participation de la jeune pianiste russe Alexandra Dovgan a largement contribué à enrichir cette soirée mémorable.
De Rachmaninov à Chostakovitch, la musique russe du XXème siècle est l’objet de ce concert. Un hommage virtuose ouvre ce programme avec la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Sergueï Rachmaninov. Composée en 1934, cette brillante partition porte le titre de « Rhapsodie », mais elle est bâtie sur le principe du « thème et variations ». Rachmaninov y enchaîne en effet vingt-quatre variations pour piano et orchestre sur le Caprice pour violon seul n° 24 de Niccolò Paganini. Ce Caprice original, d‘une difficulté diabolique, a inspiré également Johannes Brahsm et Franz Liszt. Chez Rachmaninov en particulier, la partie soliste sollicite les ressources techniques les plus extrêmes du ou de la soliste. Celles d’Alexandra Dovgan impressionnent immédiatement.
Alors qu’elle n’a que 18 ans, rappelons que la pianiste est lauréate de cinq concours internationaux, parmi lesquels le Grand Prix du IIème Concours International “Grand Piano Competition”, remporté à l’âge de dix ans !

Elle aborde la Rhapsodie avec une flamme et une énergie irrésistibles. Elle sait parfaitement doser les contrastes de ces variations qui alternent éclats et soupirs. Son toucher, limpide et cristallin, établi un dialogue équilibré avec l’orchestre, parfaitement contrôlé par le chef. Certaines de ses variations mettent le feu au clavier !
Dans le sillage de ce bouillonnement sonore, la mort trouve sa place avec cette citation répétée du Dies Irae. La soliste et l’orchestre lui confèrent une ampleur dramatique. La conclusion en forme de pieds de nez n’en est que plus frappante !
L’accueil triomphal que réserve le public à cette prestation ramène Alexandra Dovgan sur scène avec un bis lumineux dans le prolongement de la Rhapsodie. Dans cette Etude-tableau du même Rachmaninov, la pianiste allie harmonieusement virtuosité et intense musicalité.

La Symphonie n°10 de Dmitri Chostakovitch, composée après, et en réaction à la mort de Staline, constitue l’autre pôle russe de cette soirée. Cette partition, qui mêle terreur, liberté retrouvée et signatures secrètes du compositeur, est ici offerte avec une incroyable intensité instrumentale et dramatique. Le parfait dosage des sections orchestrales, les équilibres admirablement réalisés par la direction trouvent chez les musiciens un écho éblouissant. La gamme des nuances n’a aucune limite et n’a d’égal que la beauté des sonorités.
Les circonstances de la composition irriguent toute l’œuvre. Le 5 mars 1953, Staline meurt, le même jour que Prokofiev. Trois mois plus tard, Dmitri Chostakovitch ose enfin revenir au genre symphonique qu’il avait délaissé huit ans auparavant sous la pression du régime soviétique.
Le Moderato initial distille une inquiétante menace initiée par les cordes basses. Un solo de clarinette, admirablement phrasé par David Minetti, en souligne la noirceur désespérée. Tout ce vaste premier volet est dirigé et joué comme un stupéfiant et dramatique crescendo de terreur. Une maîtrise absolue de l’orchestre fait du très bref Allegro qui suit un élan de révolte contre le tyran dont le portrait se conclut sur un Dies Irae effrayant.
C’est dans l’Allegretto qu’apparaît le thème-signature du compositeur, comme un défi aux autorités. Tarmo Peltokoski insiste sur ce motif musical en référence aux lettres de son nom. Il est constitué des notes « ré – mi bémol – do – si », dont la transcription dans la notation allemande donne ses initiales : « D. Sch. » (l’écriture allemande de son nom étant Dmitri Schostakowitsch). Sa répétition obsessionnelle s’accompagne de solos instrumentaux admirablement exécutés, que ce soit celui du basson (Guillaume Brun) ou celui du cor (Thibaut Hocquet).
Le final, Andante – Allegro, prolonge encore cette proclamation de victoire sur Staline. Introduit par un émouvant solo de hautbois (excellent Louis Seguin !), cette section, en mode majeur, laisse enfin entrevoir la lumière. Néanmoins, la répétition frénétique du motif signature suggère l’apostrophe sarcastique de Chostakovitch à Staline : « Tu es mort, mais moi, je suis encore vivant ! Je suis encore là ! ».

A coup sûr, l’exécution de cette Symphonie restera dans les annales !
Serge Chauzy
Programme du concert
- Sergueï Rachmaninov : Rhapsodie sur un thème de Paganini
- Dmitri Chostakovitch : Symphonie n°10
