Concerts

Daniil Trifonov, l’effervescence pianistique

Daniil Trifonov - Photo Classictoulouse

Le samedi 21 février 2026, à l’invitation de la 40ème saison des Grands Interprètes, la Halle aux Grains recevait le pianiste et compositeur russe Daniil Trifonov. Le programme de son récital exclusif plaçait en miroir des pièces de musique russe et de Robert Schumann. Déjà présent à Toulouse en 2015 aux côtés du grand violoniste Gidon Kremer, il est revenu seul en 2021 pour un récital au contenu musical très ouvert et original.

Rappelons que, parmi bien d’autres récompenses, Daniil Trifonov a remporté le troisième prix du Concours International Chopin de Varsovie en 2010. En l’espace de six semaines, il a également été récompensé par les premiers prix, médailles d’or et prix du public lors de deux concours internationaux : le Concours Arthur Rubinstein à Tel-Aviv et le Concours international Tchaïkovski à Moscou.

C’est d’ailleurs avec Piotr Iliytch Tchaïkovski que s’ouvre le concert du 21 février. L’Album d’enfants, opus 39 du compositeur russe s’inspire à l’évidence (jusque dans son titre) de l’Album pour la jeunesse de Robert Schumann, et peut-être aussi des Kinderszenen (Scènes d’enfants), du même Schumann, composées dix ans auparavant. Ce recueil de 24 courtes pièces simples pour piano ont été composées par Tchaïkovski entre mai et juillet 1878 et dédiée à son neveu Vladimir Davydov. Chacune d’elles évoque une atmosphère différente. La tendresse, la vivacité, la tristesse, la joie se succèdent dans une continuité expressive étonnante. Le jeu de Daniil Trifonov s’adapte à chaque situation sans pour autant rompre la ligne générale de l’œuvre. Son toucher allie virtuosité et poésie. Quelques épisodes se distinguent par les références dont ils héritent. Le Dies Irae de l’Enterrement de la poupée résonne comme une sorte de parodie. L’Album s’achève sur le recueillement de la dernière pièce, A l’église.

Daniil Trifonov – Photo Classictoulouse

Le très court (quelques sept minutes !) Prélude et Fugue op. 29 de Sergueï Taneïv, révèle un compositeur particulièrement rare et trop oublié qui fut le professeur d’Alexandre Scriabine. Daniil Trifonov exploite les caractères expressifs les plus opposés de cette pièce. A la référence « hors du temps » du Prélude, inspiré de Bach, succède la virtuosité diabolique de la Fugue, ardemment déployée par l’interprète.

Nikolaï Miaskovski ne figure pas, lui non plus, dans le palmarès des plus célèbres compositeurs russes. Malgré l’abondance de ses compositions, il fut essentiellement connu pour ses activités pédagogiques. Prokofiev, qui fut son collègue d’études, la qualifia d’héritier légitime de Tchaïkovski. Sa Sonate n° 2 op. 13, jouée par Daniil Trifonov témoigne pourtant d’une forte personnalité. Ses deux volets enchaînés s’opposent avec intensité. Le Lento, ma deciso initial se caractérise par une utilisation macabre et obstinée du thème du Dies Irae. La second volet, Allegro affanato, déclenche une véritable tempête que le déploiement virtuose de l’interprète transcende avec panache.

Toute la seconde partie du récital est consacrée à la Sonate n° 1 op 11 de Robert Schumann, comme programmée en miroir de l’Album d’enfants de Tchaïkovski. L’imagination la plus débridée domine l’inspiration des quatre volets de cette œuvre de jeunesse. Impérieux, Daniil Trifonov aborde l’introduction du premier mouvement (Introduzione. Allegro vivace) avec passion tout en laissant émerger une angoisse sous-jacente. L’Aria prend la forme et le caractère d’une rêverie. Schumann excelle dans ce registre que souligne l’interprète avec tendresse. Ses doigts infatigables franchissent le bref Scherzo avec une énergie impressionnante que le Finale va prolonger sans limite. Quelques plages de doute n’entravent en rien la détermination d’une exécution volontaire et irrésistible. Schumann tel qu’en lui-même !

Daniil Trifonov au salut – Photo Classictoulouse

L’ovation enthousiaste du public obtient du pianiste, pourtant visuellement assez peu démonstratif, pas moins de deux bis apaisés, à la suite de ces déchaînements de passion. Du compositeur brésilien Oscar Lorenzo Fernández, un extrait de sa Suite n° 2 (1942) précède la pièce intitulée Milonga (1943) de l’Argentin Alberto Evaristo Ginastera. Deux respirations comme portées par un rêve souriant.

Serge Chauzy

Programme

Piotr Iliytch Tchaïkovski (1840-1893) : Album d’enfants, opus 39

Sergueï Taneïev (1856-1915) : Prélude et Fugue en sol dièse mineur, opus 29

Nikolaï Miaskovski (1881- 1950) : Sonate en fa dièse mineur n°2, opus 13

Robert Schumann (1810-1856) : Sonate en fa dièse mineur n°1, opus 11

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