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Piano aux Jacobins : Giorgi Gigashvili ou le délire des doigts

Le jeune pianiste géorgien Giorgi Gigashvili - Photo Sorvillo-L.Gudagnini -

Le 6 septembre dernier s’ouvrait la 44ème édition du Festival international Piano aux Jacobins qui traditionnellement marque le début de la saison musicale de la ville rose. Ce soir-là, le jeune pianiste géorgien Giorgi Gigashvili a indéniablement conquis l’admiration d’un public nombreux et attentif.

L’édition 2023 de Piano aux Jacobins renforce encore le souhait des fondateurs du festival de mettre l’accent sur l’émergence des jeunes talents du riche monde du clavier. C’est ainsi à Giorgi Gigashvili, né à Tbilissi (Géorgie) en 2000, d’ouvrir cette édition. Passionné par les chansons populaires de son pays, qu’il aime arranger et chanter, Giorgi étudie le piano sans jamais penser à une carrière professionnelle qui pourtant prend un tournant décisif en avril 2019 lorsqu’il gagne le 1er prix du Concours international de piano de Vigo. En 2023, il se voit décerner le 2ème prix de la Arthur Rubinstein International Piano Master Competition, ainsi que le prix du jury junior, le prix de la meilleure musique de chambre et cinq des six prix du public. Ses succès discographiques sont récemment couronnés par un Diapason d’Or décerné par la grande revue française.

Pour son récital d’ouverture, Giorgi Gigashvili présente un programme d’une exigence et d’une difficulté technique et expressive exceptionnelles. En particulier, les deux premières œuvres de cette soirée constituent un véritable défi ! Aussi bien les redoutables Kreisleriana, opus 16 de Robert Schumann, que la formidable Sonate en si mineur de Franz Liszt font appel à toutes les ressources pianistiques de leur interprète. Les incroyables moyens techniques que le jeune pianiste y déploie impressionnent immédiatement, notamment par les caractéristiques « orchestrales » de son toucher coloré.

Son jeu très personnel, très imaginatif et particulièrement contrasté s’accompagne d’une puissance sonore qui se manifeste dès les premières notes, abordées avec passion, de Kreisleriana. Quitte à ce que l’acoustique « généreuse » de la salle capitulaire du cloître sature quelques fortissimi. Les plages de poésie s’insèrent avec douceur entre les envolées fantasques du texte musical d’un Schumann survolté. Le jeu par moments inquiétant de l’interprète épice son discours. Jusqu’à ce final fantomatique qui conduit à un silence étonnant.

L’enchaînement avec la flamboyante Sonate en si mineur de Franz Liszt se fait tout naturellement. L’atmosphère fantastique, les contrastes expressifs qu’elle génère donnent à l’interprète l’occasion de mettre à l’œuvre son sens de la couleur et de la dynamique. Giorgi Gigashvili en exalte à l’extrême l’aspect diabolique. Là aussi les fortissimi emplissent les lieux de manière spectaculaire. Jusqu’aux dernières notes, comme pour évoquer la mort inéluctable.

Le contraste avec la suite du programme s’avère saisissant. Les trois Intermezzi opus 177 de Johannes Brahms, havre de paix de l’âme, constituent l’antithèse de la Sonate de Liszt. La douceur crépusculaire de l’Andante moderato que respecte l’interprète est suivie de la lumineuse clarté de l’Andante non troppo, qualifié par le compositeur « Con molto espressione ». La résignation qui caractérise l’Andante con molto conclusif ne prive pas l’interprétation de sa poésie assumée par le pianiste.

Le pianiste à l’issue du récital – Photo Classictoulouse –

La pièce qui complète ce récital particulièrement consistant reste très rare au concert. Les partitions d’Alexandre Scriabine les plus souvent données en concert restent ses œuvres symphoniques, comme son Poème de l’extase, ou encore Prométhée ou le Poème du feu. Ses pièces pour piano seul constituent pourtant l’essentiel de sa production musicale. Sa Sonate pour piano no 9 op. 68, aussi appelée Messe Noire, est l’une des dernières œuvres. Constituée d’un seul mouvement divisé en sept sections enchaînées, cette partition originale utilise un langage nettement atonal. Giorgi Gigashvili s’approprie cette écriture avec intelligence et sensibilité. Le début, d’une impressionnante lenteur, dérive vers une sorte d’instabilité rythmique et tonale que l’interprète transforme légitimement en une explosion de couleurs. On retrouve là les caractéristiques des partitions symphoniques du compositeur.

L’acclamation que le public réserve au jeune pianiste le ramène sur scène pour un bis qui, une fois encore, contraste avec ce qui précède. Il s’agit de l’une des quelques 550 sonates de Domenico Scarlatti. La grâce légère après les déchaînements romantiques !

Sans nul doute Giorgi Gigashvili est un artiste à suivre.

Serge Chauzy

Programme du récital du 6 septembre 2023

* R. Schumann

Kreisleriana, opus 16

* F. Liszt

– Sonate pour piano en si mineur, S.178

* J. Brahms

– Trois Intermezzi, opus 117

    Andante moderato

    Andante non troppo e con molto espressione

    Andante con moto

* A. Scriabine

– Sonate n°9, Messe noire, opus 68

Moderato quasi andante – Molto vivo meno – Allegro molto – Alla marcia – Allegro – Presto – Tempo primo.

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