Livres

Une véritable course à l’abîme

Mariana Enriquez - photo : Sebastián Freire

Buenos Aires, années 1990. Les premières pages du roman nous présentent Narval. Il se réveille dans un appartement qui tient du taudis. A peine émerge-t-il d’une vraie gueule de bois qu’il n’a qu’un souci : du vin et un shoot.  A moitié titubant, il descend de chez lui, s’enfonce dans le métro, une peur panique lui nouant le ventre. Cette peur a un nom, ou du moins plusieurs : Elle et Les Autres.  Elle est un monstre de perversité, Les Autres, un homme sans yeux et un second couvert d’araignées. Son cauchemar. Que leur a-t-il fait pour qu’à certains moments ils apparaissent et le pourchassent ?  Quelques pages après nous croisons Facundo. Narval l’a rencontré dans un bar gay alors qu’il cherchait de l’acide. Lui qui, pour l’heure, n’avait connu que des filles, tomba en admiration devant ce garçon aux yeux gris et à la peau d’une blancheur spectrale.  Narval compris rapidement que Facundo était un prostitué. Pour des raisons mystérieuses, une certaine alchimie se développa entre les deux hommes. Fascination, drogue, alcool tabac, sexe, amour aussi, tout un maelström indéfinissable va les unir.

L’Argentine Mariana Enriquez écrit ce roman alors qu’elle n’a que 19 ans. Un premier livre devenu culte dans son pays et traduit aujourd’hui en français. Follement romantique mais à ne pas mettre entre toutes les mains, ce premier texte est une descente sans économies aucunes dans les bas-fonds de la drogue et de la prostitution de Buenos Aires. Le talent de la jeune autrice, native en 1973 de cette mégapole, nous plonge avec la fureur des bruits, la poisseur de l’atmosphère et des eaux (le Riachuelo), l’odeur insupportable de la crasse s’incrustant autant dans les vêtements que dans les corps à l’abandon, au cœur d’un univers bien réel dans lequel la chair se vend ou se donne, le shoot ponctue la journée et la nuit, l’ivresse toujours aux aguets. La jaquette* de ce livre est sans appel et nous ouvre les portes de l’Enfer.

Fascinant, saisissant, troublant, sensuel, cru et romantique à la fois, d’une plume sans concessions. Plus qu’une expérience de lecture, une virée sans frein dans l’underground de Buenos Aires.

Robert Pénavayre

« La descente c’est le pire » roman de Mariana Enriquez – Editions du sous-sol – 23,50€ – 320 pages

  • La jaquette du livre est extraite d’une toile du peintre français William Bouguereau (1825-1905) intitulée Dante et Virgile. Dans son entier, le tableau nous montre les deux écrivains assistant au combat entre deux damnés : Capocchio, alchimiste et hérétique, littéralement vampirisé par Gianni Schicchi, qui, pour sa part, avait usurpé l’identité d’un mort afin de faire main basse sur son héritage.  Ce personnage que l’on retrouve donc ici dans le Huitième Cercle de l’Enfer de Dante, est aussi le héros d’un opéra de Giacomo Puccini : Gianni Schicchi, sensiblement moins sombre…

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