Festivals

Le délire des doigts

Les récitals du festival Piano aux Jacobins organisés au musée Les Abattoirs ouvrent grand la porte à la découverte. Au plaisir particulier de la correspondance esthétique entre musique et arts plastiques s’ajoute celui de l’exploration de nouveaux territoires, de répertoires rares, hors des sentiers battus, menée par de jeunes révélations. Le 19 septembre, le petit auditorium du musée accueillait une sacré personnalité ! Celle de la jeune et belle pianiste d’origine ukrainienne Nathalia Romanenko.
Artiste surdouée, cette musicienne hors norme multiplie les récompenses aux divers concours internationaux de piano, mais aussi les actions en faveur des compositeurs oubliés ou négligés. Elle a en particulier créé l’association « Extraordinaria Classica » dont le but est précisément de promouvoir ces créateurs marginalisés. Autre aspect remarquable et citoyen de sa personnalité, sa participation, en mars 2009, au concert dédié à la Paix parrainé par Marek Halter, est à souligner.

La pianiste ukrainienne Nathalia Romanenko à l’issue de son récital du 19 septembre 2011 au musée Les Abattoirs, à côté du tableau de
Paul Jenkins, Osceola

(Photo Jean-Claude Meauxsoone)

Nathalia Romanenko présente donc au public de Piano aux Jacobins un programme essentiellement russe, et d’une totale originalité : Dimitri Kabalevski, Alfred Schnittke, Rodion Chtchedrin (ou Schedrin…) en composent l’essentiel. La sophistication extrême de sa tenue vestimentaire et capillaire s’accompagne d’une ardeur pianistique étonnante. Sa technique impressionnante, la variété de son toucher, du plus éthéré des pianissimi aux déchaînements digitaux extrêmes, semblent n’avoir aucune limite.

Présentant avec simplicité et conviction le contenu des œuvres qu’elle aborde, elle ouvre la soirée sur la très rare sonate n° 1 en fa majeur de Dimitri Kabalevski, compositeur et pédagogue important de la période soviétique. Cette œuvre de jeunesse, datant de 1927, témoigne d’un appétit musical certain. Ses trois mouvements évoquent parfois quelques uns de ses grands prédécesseurs, essentiellement Scriabine et ses modulations sulfureuses, mais aussi étrangement le pouvoir mélodique de Rachmaninov. Nathalia Romanenko en souligne habilement les quelques références au patrimoine populaire russe, ainsi que la vigueur virtuose de l’écriture.

Alfred Schnittke appartient à un autre monde musical. Le langage qu’il développe dans sa sonate n° 1, dédiée en 1988 au pianiste Vladimir Feltsman, est celui de son temps. Toutes les ressources de l’instrument y sont exploitées. Avec notamment un recours harmonique à la résonance. Ses quatre mouvements enchaînés, tout en ruptures, alternent les moments d’extase et de fulgurance. Un double cluster des deux bras conclut l’œuvre, splendidement défendue par l’interprète.

Rodion Chtchedrin, dont la partition délirante inspirée de la Carmen de Bizet a bâti la notoriété en Occident, est une sorte de peintre musical. Son ballet Anna Karénine, datant de 1972, a inspiré le chef d’orchestre et pianiste Mickaïl Pletnev qui en a transcrit pour le piano les deux épisodes joués ce soir. Au Prologue, poétique et rêveur, succède l’impressionnante Course de chevaux, deux partitions colorées que Nathalia Romanenko délivre avec l’ardeur de son tempérament.

Et puis, comme perdue au milieu de ce programme profondément slave, une pièce ébouriffante de Massenet est proposée par la pianiste. Oui, vous avez bien lu, il s’agit du Jules Massenet de Werther et de Manon. Etonnamment, cette Valse folle, dédiée en 1898 au pianiste Raoul Pugno, ne tranche pas vraiment parmi les déchaînements virtuoses de ce programme. Folle, elle l’est certainement cette valse frénétique qui se distingue si violemment des évocations de la souffrance du jeune Werther…

Un tel panorama musical réclamait une correspondance visuelle forte et colorée. Ce fut le cas avec la toile éclatante de vigueur de l’Américain Paul Jenkins, intitulée Osceola et datant de1957, contrepoint judicieux à la musique jouée ce soir-là.

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