Le concert d’ouverture de la brillante saison des Grands Interprètes, le 12 octobre dernier, affichait une seule œuvre à son programme, mais un véritable monument musical et vocal, la Messa de Requiem de Giuseppe Verdi. L’ensemble instrumental Le Cercle de l’Harmonie et le Chœur Orfeón Donostiarra (chef de chœur José Antonio Sainz Alfaro), tous placés sous la direction de Jérémie Rhorer en ont offert une interprétation impressionnante d’une grande intensité !
Giuseppe Verdi composa sa Messa da Requiem à la mémoire du poète Alessandro Manzoni, mort en 1873, et qui s’était engagé comme lui pour l’unité italienne au sein du Risorgimento, dans un idéal de justice et d’humanité. Après avoir connu le succès avec l’opéra Aida en 1871, le compositeur considérait ce Requiem comme la fin et le couronnement de sa carrière. Créée à l’église San Marco de Milan cette messe connut par la suite de véritables triomphes dans l’Europe entière. Une question se pose souvent à son écoute : s’agit-il d’une partition pour le concert (et la scène d’opéra) ou bien d’une œuvre religieuse ? La plupart des interprétations choisissent l’une de ces options. L’exécution toulousaine dirigée par Jérémie Rhorer réalise une formidable synthèse, d’une diversité expressive étonnante.

Le Cercle de l’Harmonie est un ensemble instrumental novateur dont la spécificité de ses interprétations et sa sonorité transparente et dynamique consiste à aborder le répertoire classique et romantique sur instruments d’époque. Sous la direction précise et habitée de Jérémie Rhorer, la contribution instrumentale au rayonnement de ce Requiem offre une vision contrastée et complète de tous les aspects de cette œuvre visionnaire à la théâtralité sacrée.
La contribution du Chœur Orfeón Donostiarra à la mise en valeur de toutes les facettes de l’écriture s’avère également déterminante. Les dynamiques instrumentales et vocales connaissent un équilibre à la fois sonore et expressif qui suscite l’adhésion de chacun.
Entre l’ouverture, Requiem aeternam dona eis, qui émerge du silence, et la conclusion qui y retourne, la direction parvient à associer l’incontestable caractère dramatique de la partition et son aspect sacré, sans l’excès d’une théâtralité hors de propos. Les ponctuations périodiques des colères du Dies irae explosent comme des rappels dramatiques impressionnants pleins d’éclat. Jérémie Rhorer n’hésite pas à conférer à sa vision un aspect littéralement implacable.

Les interventions des quatre solistes vocaux, situés entre le chœur et l’orchestre, s’intègrent tout naturellement dans le déroulement des phases successives. Toutes leurs contributions restent parfaitement audibles et leur impact émotif déterminant. Elles se fondent naturellement dans l’interprétation d’ensemble.
La mezzo-soprano polonaise Agnieszka Rehlis qui a tout récemment été appréciée au Théâtre du Capitole dans le rôle de Ježibaba de l’opéra Rusalka, possède des couleurs vocales d’une indéniable richesse. La soprano australienne Eleanor Lyons exploite ses belles ressources vocales avec émotion et délicatesse. Son chant, capable d’envolées lyriques impressionnantes, déploie d’émouvantes et poétiques nuances piano. Son intervention finale dans le Libera me constitue l’un des grands moments de cette soirée.
Le chant du ténor russe Andrei Danilov s’épanouit sans surcharger son expression d’une quelconque théâtralité. Il négocie avec art l’épisode tant attendu, Ingemisco tanquam reus. La basse britannique William Thomas apporte son timbre chaleureux à chacune de ses interventions. En particulier lors du Confutatis maledictis.

– Photo Classictoulouse
L’émotion à l’issue de cette interprétation « historique » est telle qu’un long silence prolonge le dernier pianissimo du Libera me avant que les applaudissements enthousiastes ne se manifestent. Les quatre solistes, le Chœur et son directeur, José Antonio Sainz Alfaro, chaque pupitre du Cercle de l’Harmonie et son chef Jérémie Rhorer sont longuement acclamés, comme pour prolonger le plaisir éprouvé. A coup sûr, cette soirée restera comme l’un des grands moments de la saison musicale.
Serge Chauzy
