Le mardi 3 février dernier, le grand pianiste d’origine hongroise, Sir András Schif, nommé chevalier par la Reine Elizabeth II pour son apport à la musique et, depuis 2014, citoyen honoraire de la ville de Venise, était l’invité de la 40ème saison des Grands Interprètes. Si la troisième venue à Toulouse de ce musicien exceptionnel a enthousiasmé l’ensemble du public, elle s’est achevée de manière inattendue. Des perturbations sonores ponctuelles et regrettables ont entraîné son interruption.
Rappelons que Sir András Schiff mène une brillante carrière de soliste pour laquelle il a reçu et continue de recevoir des récompenses internationales prestigieuses. Ainsi, en 2025, il a été décoré du Praemium Imperiale décerné par l’Association japonaise des arts et considéré comme le « prix Nobel des arts » !
Son récital toulousain a revêtu une forme originale souhaitée par le pianiste. Le programme musical de cette soirée n’a pas été révélé à l’avance. Le soir du concert il fait l’objet d’une présentation détaillée du musicien lui-même. Cette succession d‘interventions en français, pleines de finesse et d’humour, éclairent le public sur les compositeurs et les œuvres, mais également sur leur approche de la part de l’interprète.

La soirée s’ouvre sur la fameuse Aria des Variations Goldberg de Johann Sebastian Bach. Sir András Schiff nous confie qu’il joue cette pièce chaque matin avant même de prendre son petit déjeuner !… Il aborde cette musique intemporelle avec un jeu d’une grande finesse et sans la moindre affectation. Il enchaîne d’ailleurs cette pièce avec la Suite française n° 5 en sol majeur du même Bach dont la succession des danses de toutes nationalités est habilement caractérisée… et commentée.
Les trois mouvements de la Sonate n° 1 de Joseph Haydn qui suit révèlent la vitalité d’un jeu qui ne cherche pas à cacher le drame qui parfois s’y manifeste. Lui succède un chef-d’œuvre absolu, le Rondo n° 3 en la mineur, K. 511, de Wolfgang Amadeus Mozart. L’interprète en exprime l’émotion retenue, une certaine tristesse qui cache une tragédie sous-jacente.
Cette première partie s’achève sur un retour à Bach dont le brillant Concerto italien en fa majeur BWV 971 constitue une démonstration lumineuse de virtuosité profondément musicale. András Schiff en souligne la vitalité des mouvements extrêmes tout en conférant son caractère méditatif à l’Andante central.
Nous apprenons ensuite, de la bouche du pianiste, que Chopin considérait Bach et Mozart comme les plus grands compositeurs de l’histoire. « Chopin avait bon goût » nous confie-t-il !…

De retour sur scène, András Schiff remercie, avec l’humour qui le caractérise, le public d’être resté… Toute la seconde partie de la soirée est consacrée à Ludwig van Beethoven et à deux de ses plus célèbres sonates pour piano.
Les quatre mouvements contrastés de la Sonate n° 15 en ré majeur, opus 28, dite « Pastorale », sont ici révélés avec une profondeur expressive impressionnante. La complexité de l’Allegro initial s’éclaire grâce à un toucher profond et mesuré, à la sonorité d’une prodigieuse richesse. Le temps inéluctable qui passe confère à l’Andante un poids émotionnel considérable. La détente apportée par le Scherzo est suivie de la succession des contrastes du Rondo final soulignés par l’interprète.
La Sonate n° 17 en ré mineur, opus 31 nº 2, datant de 1802, complète ce programme. Intitulée La Tempête, elle serait inspirée de la pièce éponyme de William Shakespeare. L’œuvre est particulièrement représentative de cette période de « tempête intérieure » de Beethoven, à la fois prolifique et pleine d’angoisse et de doutes liés à sa surdité naissante. András Schiff ne masque rien de la violence de son écriture qui se manifeste de manière différente suivant les mouvements. Mais l’interprète ne parvient pas au bout de sa proposition, gêné par certains bruits qui émanent de la salle… Il est vrai que quelques toux indiscrètes, une sonnerie de portable, les chutes diverses d’objets… ou même de personne, n’aident pas à la concentration nécessaire ! L’interruption de cette exécution et le retrait en coulisse du pianiste déclenche néanmoins une salve d’applaudissements qui le ramène sur la scène. L’esquisse d’un bis, une Mazurka de Frédéric Chopin n’ira pas très loin non plus… Ainsi va s’achever ce récital néanmoins somptueux d’un grand artiste.
Souhaitons ardemment que Sir András Schiff revienne à Toulouse pour une quatrième fois.
Serge Chauzy
Programme du concert
- J. S. Bach
- Variations Goldberg – Aria
- Suite française n° 5
- J. Haydn
- Sonate pour piano n° 1
- W. A. Mozart
- Rondo en la mineur K. 511
- J. S. Bach
- Concerto italien
- L. van Beethoven
- Sonate pour piano n° 15 en ré majeur, opus 28 en si majeur, Pastorale
- Sonate pour piano n° 17 en ré mineur, opus 31 nº 2, La Tempête
