Pianiste mythique du monde musical, Martha Argerich a noué avec Toulouse et l’association Les Grands Interprètes des liens solides et fidèles. Le 31 mars dernier à la Halle aux Grains, elle a dialogué avec le jeune pianiste coréen Dong Hyerk Lim, pour le plus grand plaisir d’un public enthousiaste.
On sait que la pianiste argentine a toujours privilégié, au-delà de sa carrière de soliste, le sens de l’échange et du partage, une démarche artistique de convivialité. Elle se présente ainsi à Toulouse avec le coréen Dong Hyerk Lim, avec lequel elle avait déjà partagé un programme musical dans le cadre de la saison des Grands Interprètes. C’était le 13 avril 2024 au cours d’un concert qui comprenait des œuvres de Franz Schubert et Sergueï Rachmaninov.
Si ce 31 mars dernier Sergueï Rachmaninov figure toujours au programme, Wolfgang Amadeus Mozart et Maurice Ravel le complètent avec opportunité.
La Sonate pour deux pianos en ré majeur KV 448 de Mozart ouvre cette soirée sur une atmosphère de fête. Le dialogue entre les deux interprètes évoque parfois un échange de questions-réponses. Après l’Allegro con spirito proche d’une ouverture d’opéra, l’Andante se déroule comme une aria sereine. Le final Allegro molto pétille de mille feux.
Si les deux pianistes jouent le jeu avec esprit, leur toucher respectif se distingue nettement. Si Dong Hyerk Lim privilégie une frappe forte quelque peu percussive, Martha Argerich agrémente ses phrasés d’une riche gamme de nuances.

La fascinante version pour deux pianos de La Valse, de Maurice Ravel, ménage un contraste saisissant avec la partition de Mozart. Elle ne se résume pas à un simple, et néanmoins irrésistible, crescendo. Les deux interprètes, qui intervertissent leur place par rapport à l’exécution précédente, traduisent musicalement la folie cette construction dramatique. Jusqu’au « tourbillon fantastique et fatal » évoque Ravel lui-même.
Toute la seconde partie du concert est consacrée aux Danses Symphoniques, pour deux pianos opus 45, de Rachmaninov. Cette œuvre ultime du compositeur russe représente une sorte de bilan de son art. Composée en 1940, la version symphonique initiale de cette œuvre a été dédiée au chef d’orchestre Eugene Ormandy et à l’orchestre de Philadelphie. Sa transcription pour deux pianos constitue une constante dans la carrière de Martha Argerich. On se souvient de l’interprétation qu’elle en avait donnée le 17 septembre 2007 au cours du festival Piano aux Jacobins. C’était alors en compagnie du grand Nelson Freire, son complice et ami brésilien de longue date.
Richesse harmonique et mélodique, foisonnement rythmique sont de nouveau pain béni pour les deux interprètes de 2026. Les échanges de phrases, les emportements lyriques, la bouillante énergie éblouissent à plus d’un titre. Une fureur prolifique anime les jeux des deux protagonistes qui se renvoient les thèmes, comme pour se défier. Ici encore, le toucher percussif, un peu raide, de Dong Hyek Lim se distingue de celui, plus élaboré et raffiné, de Martha Argerich. Néanmoins, dès le premier volet, intitulé mystérieusement Non allegro, le duo impressionne. Même le Tempo di valse du deuxième mouvement devient sarcastique. Quant à la section finale, après l’attente inquiétante du Lento assai, l’Allegro vivace explose littéralement.

L’enthousiasme manifesté par le public entraîne, de la part des interprètes, l’offre abondante de deux bis. Ils jouent tout d’abord la transcription de György Kurtág pour piano à quatre mains de la Sonatina extraite de la Cantate BWV 106 Actus Tragicus, de Johann Sebastian Bach, comme un moment d’éternité. Ils se lancent ensuite dans l’interprétation de la Fantaisie en fa mineur pour piano à quatre mains, D. 940, de Franz Schubert. Un développement généreux qui entraîne une ovation debout de l’ensemble du public.
Serge Chauzy
Programme du concert donné le 31 mars à 20 h à la Halle aux Grains de Toulouse
- W. A. Mozart : Sonate pour deux pianos en ré majeur KV 448
- M. Ravel : La Valse (pour deux pianos)
- S. Rachmaninov : Danses symphoniques (pour deux pianos)
