Concerts

L’exotisme musical en apothéose

L'Orchestre national du Capitole dirigé par Lio Kuokman avec le pianiste Nelson Goerner - Photo Classictoulouse

Le 8 octobre dernier, l’Orchestre national du Capitole retrouvait à sa tête le chef invité Lio Kuokman, natif de Macao, déjà connu et apprécié du public toulousain, dans un programme original aux couleurs orientales. Il accompagnait au cours de ce concert le grand pianiste argentin Nelson Goerner.

Le 16 octobre 2020, l’Orchestre et le public toulousains découvraient un nouveau talent de chef d’orchestre, également pianiste, en la personne de Lio Kuokman. Six années plus tard, on retrouve la direction dynamique, vive et enthousiaste, du chef qui « danse » sur son podium et insuffle à l’orchestre une joyeuse énergie. Le programme de cette soirée encadre une œuvre de jeunesse de Richard Strauss avec deux partitions inspirées par un orientalisme débridé.

La première pièce constitue vraisemblablement pour la plupart des spectateurs (y compris l’auteur de ces lignes) une découverte. Le compositeur, le Turc Fazil Say, également pianiste, s’est déjà produit à Toulouse. Sa partition, intitulée Grand Bazaar, date de 2015. Destinée à un orchestre particulièrement fourni, elle évoque au sens propre le grand souk d’Istanbul. Les couleurs, les odeurs de ce lieu qualifié « d’inextricable » par Théophile Gautier, nourrissent les sonorités orientalisantes de l’orchestration riche en percussions de toutes sortes, orientales et autres. Cette carte postale musicale explose d’une richesse rythmique constante, parfois violente !

Nelson Goerner, soliste de Burlesque de Richard Strauss – Photo Classictoulouse

L’œuvre qui suit est la Burlesque pour piano et orchestre en ré mineur de Richard Strauss. L’une des rares pièces concertantes du compositeur. Conçue et écrite à l’âge de 22 ans, elle apparaît comme une sorte de plaisanterie musicale. Son exécution constitue un défi qui exige de la part du soliste une véritable performance technique et expressive. Strauss lui-même considérait sa Burlesque comme un véritable concerto pour piano. Néanmoins, il suscite du début à la fin de l’œuvre un véritable dialogue entre le clavier et un instrument inattendu, la timbale, avec laquelle s’établit une série de questions-réponses particulièrement savoureuses.

Nelson Goerner fait preuve ici, en permanence, d’un jeu à la fois brillantissime et fluide, avec quelques moments de lyrisme. Son toucher percussif, qui parcourt le clavier de l’extrême grave à l’extrême aigu, trouve dans les interventions de la timbale de multiples réponses à ses appels provocateurs. Il est vrai que son interlocuteur est orfèvre en la matière. Jean-Sébastien Borsarello, timbalier émérite mais aussi pianiste lui-même, répond avec esprit et virtuosité à ces incitations au dialogue. C’est d’ailleurs la timbale qui ouvre et referme cette partition un peu folle. L’accompagnement orchestral, sous l’impulsion nerveuse de Lio Kuokman, souligne la vivacité de l’ensemble du propos. Au salut, outre l’accolade entre le chef et le pianiste, ce dernier ne manque pas d’aller remercier Jean-Sébastien Borsarello pour sa performance ! Nelson Goerner offre en bis l’Intermezzo n° 1 de l’opus 117, de Johannes Brahms. Une respiration apaisante et lumineuse à la fois…

Nelson Goerner et Lio Kuokman au salut – Photo Classictoulouse

Toute la seconde partie du concert est consacrée au vaste poème symphonique de Nicolaï Rimski-Korsakov, Shéhérazade, qui puise dans le mythique recueil des Mille et Une Nuits. Ces contes sont imaginés par la belle et courageuse fille du grand vizir pour prolonger son existence.

La direction « en relief » de Lio Kouokman exalte la rutilante orchestration de l’œuvre. Le premier violon solo occupe périodiquement la place primordiale de la conteuse grâce à un thème poétique, admirablement déclamé par Kristi Gjezi, ponctué par les beaux accords de harpe de Gaelle Thouvenin. Chacune des quatre sections reçoit un traitement spécifique. La mer et le vaisseau de Sinbad résonne comme un hymne épique mené par l’ensemble des pupitres de cuivres. Le récit du prince Kalender s’ouvre sur le thème du violon solo. Le motif du prince est tour à tour délivré par le basson, le hautbois, les cordes, puis l’ensemble de l’orchestre. Les solos instrumentaux se succèdent, superbement assumés par les musiciens de tous pupitres : trombone, trompette, clarinette, violoncelle brillent de tous leurs feux !

Lio Kuokman félicitant Kristi Gjezi à l’issue de l’exécution de Shéhérazade – Photo Classictoulouse

La poésie, la tendresse dominent l’épisode intitulé Le jeune prince et la jeune princesse. Le dernier épisode, particulièrement animé par une direction dynamique et un orchestre coloré, rassemble les thèmes principaux de l’œuvre sous le titre suggestif : Fête à Bagdad — La Mer — Le Vaisseau se brise sur un rocher surmonté d’un guerrier d’airain. Les dernières interventions de Shéhérazade bénéficient du jeu immaculé du violon solo. Kristi Gjezi y déploie virtuosité (la perfection des doubles cordes et des sons harmoniques !) et poésie avec une aisance incroyable.

L’ovation qui salue cette performance amène le chef à féliciter chaque soliste, chaque pupitre chaque participant à la réussite de cette performance pleine d’énergie. Et en particulier Kristi Gjezi, la cheville ouvrière de l’ensemble.

Serge Chauzy

Le programme du concert

Fazil Say (1970- ) : Grand Bazaar op.6 (2015)

Richard Strauss (1864-1949) : Burlesque pour piano et orchestre en ré mineur e

Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Shéhérazade

  1. La mer et le vaisseau de Sinbad
  2. Le récit du prince Kalender
  3. Le jeune prince et la jeune princesse
  4. Fête à Bagdad — La Mer — Le Vaisseau se brise sur un rocher surmonté d’un guerrier d’airain

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