Concerts

Le pianoforte dans tous ses états

Invitée de Gilles Colliard et de ses musiciens de l’Orchestre de Chambre de Toulouse, la pianiste japonaise Yoko Kaneko participait, le 19 janvier dernier à l’auditorium Saint-Pierre des Cuisines, à la résurrection d’un instrument trop longtemps négligé, voire méprisé. Le pianoforte n’est pas la maquette maladroite, le brouillon du grand piano moderne. Il s’agit là d’une entité musicale possédant ses propres caractéristiques, destinées à resituer dans leur époque les grandes œuvres conçues à son intention par des compositeurs aussi peu négligeables que Haydn, Mozart ou Beethoven !

Yoko Kaneko joue un instrument signé du célèbre facteur Christopher Clarke, d’après un original Anton Walter de la fin du dix-huitième siècle, instrument jumeau de celui que joue Yasuko Uyama-Bouvard, autre experte en claviers de la ville rose. Limpide et richement colorée, sa sonorité se marie harmonieusement avec les instruments à cordes de facture classique que jouent ce soir-là les musiciens de l’OCT, sans pour autant se fondre avec eux.

La pianiste japonaise Yoko Kaneko associée à Gilles Colliard, violon, Anne Gaurier, violoncelle et Vincent Gervais, alto dans le premier Quatuor avec pianoforte de Mozart

– Photo Classictoulouse –

Habilement présenté par Gilles Colliard, le programme imaginé pour ce concert réunit trois types de formations de prédilection de l’instrument : la sonate en duo avec un violon, le quatuor avec piano et le concerto. Seule la symphonie n° 3 « Mannheim » de Johann Stamitz, modèle de classicisme un peu formel comparé aux inventions de Haydn, se prive un instant du pianoforte.

Le mélange subtil trouve une sorte d’idéal avec le premier quatuor pour pianoforte, violon, alto et violoncelle, de Mozart. Presque contemporain de la composition des Noces de Figaro, ce quatuor possède des caractéristiques qui l’ont fait qualifier par Jean et Brigitte Massin de « Fusion du quatuor et du concerto ». L’emploi du pianoforte et non du piano moderne favorise l’intégration sonore du clavier au sein des cordes. Dès l’unisson initial de l’Allegro, un climat presque dramatique s’impose, tempéré par quelques digressions éprises de liberté qui n’en atténuent pourtant pas l’impact impérieux. La tendresse méditative de l’Andante ouvre la voie vers la fantaisie jubilatoire jaillissant du final en Rondo. Gilles Colliard, au violon, Vincent Gervais, à l’alto, et Anne Gaurier, au violoncelle, tissent des liens sonores et expressifs d’une belle intensité avec le clavier lumineux de Yoko Kaneko.

Yoko Kaneko et Gilles Colliard interprètes de la Sonate n° 5 « Le Printemps » de Beethoven

– Photo Classictoulouse –

La très fameuse sonate n° 5 en fa majeur pour violon et pianoforte, baptisée « Le Printemps », de Beethoven trouve une autre jeunesse avec cette association instrumentale. La douceur angélique, toute mozartienne, du thème qui ouvre l’Allegro initial alterne bien vite avec des échanges fructueux et animés entre les deux protagonistes. Le violon traduit avec autorité les grands contrastes basés sur l’opposition legato-staccato des phrasés. Dans le rêve poétique de l’Adagio s’établit un dialogue en forme de duo d’opéra, alors que le Scherzo emprunte le ton d’un jeu plein d’imagination et de fantaisie. Le final retrouve la fluidité lyrique du premier mouvement, dans une atmosphère de grâce spontanée.

Yoko Kaneko et l’Orchestre de Chambre de Toulouse jouant le concerto en ré majeur

de Joseph Haydn – Photo Classictoulouse –

Avec le concerto en ré majeur de Joseph Haydn, joué ici dans sa version pour orchestre à cordes, le pianoforte épanouit sa verve et sa finesse. Le plus célèbre de ses concertos pour clavier recèle des trésors d’imagination et d’humour. La vitalité du Vivace initial réjouit le cœur. Dans le Poco Adagio, sorte de promenade heureuse, Yoko Kaneko brode une cadence d’une beauté ineffable, un de ces moments magiques qui suspendent le temps. Enfin, le Rondo all’ungarese, ludique en diable, suscite tous les sourires. Sollicitée par le public, Yoko Kaneko conclut la soirée sur l’émouvant Adagio composé par Mozart pour le « Glassharmonica », cet harmonica de verre aux sonorités magiques.

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